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Après l'expédition de l'île de Rügen, l'autorité de Bender, aux yeux des dignitaires nazis, décrut malgré la protection de Goering qui nourrissait de l'affection pour cet ancien héros de l'aviation. Les horbigériens, les partisans du grand univers où règne la glace éternelle, l'emportèrent. Bender fut jeté en camp de concentration où il mourut. La terre creuse eut ainsi son martyr.

Cependant, bien avant cette folle expédition, les disciples de Horbiger accablaient Bender de sarcasmes et demandaient l'interdiction des ouvrages en faveur de la terre creuse. Le système de Horbiger est aux dimensions de la cosmologie orthodoxe, et l'on ne saurait à la fois croire au cosmos où la glace et le feu poursuivent leur lutte éternelle, et au globe creux pris dans un roc qui s'étend à l'infini. L'arbitrage d'Hitler fut demandé. La réponse mérite réflexion :

« Nous n'avons nullement besoin, dit Hitler, d'une conception du monde cohérente. Ils peuvent avoir raison l'un et l'autre. »

Ce qui compte, ce n'est pas la cohérence et l'unité de vue, c'est la destruction des systèmes issus de la logique, des modes de pensée rationnelle, c'est le dynamisme mystique et la force explosive de l'intuition. Il y a place, dans les ténèbres étincelantes de l'esprit magique, pour plus d'une étincelle.

IX

De l'eau à notre horrible moulin. – Le journal des Blonds. – Le prêtre Lenz. – Une circulaire de la Gestapo. – La dernière prière de Dietrich Eckardt. – La légende de Thulé. – Une pépinière de médiums. – Haushoffer le magicien. – Les silences de Hess. – Le svastika et les mystères de la maison Ipatiev. – Les sept hommes qui voulaient changer la vie. – Une colonie tibétaine. – Les exterminations et le rituel. – Il fait plus noir que vous ne pensez.

Il y avait à Kiel, après la guerre, un brave médecin des assurances sociales, expert auprès des tribunaux, bon vivant, nommé Fritz Sawade. À la fin de l'année 1959, une voix mystérieuse prévint le docteur que la justice allait être obligée de l'arrêter. Il s'enfuit, erra huit jours, puis se rendit. C'était en réalité l'Obersturmbannführer S.S. Werner Heyde. Le professeur Heyde avait été l'organisateur médical du programme d'euthanasie qui, de 1940 à 1941, fit 200 000 victimes allemandes et servit de préface à l'extermination des étrangers dans les camps de concentration.

À propos de cette arrestation, un journaliste français, qui est en même temps un excellent historien de l'Allemagne hitlérienne, écrivit(77):

« L'affaire Heyde, comme beaucoup d'autres, ressemble aux icebergs dont la partie visible est la moins importante… L'euthanasie des faibles, des incurables, l'extermination massive de toutes les communautés susceptibles de “contaminer la pureté du sang germanique”, ont été menées avec un acharnement pathologique, une conviction de nature quasi religieuse qui frisaient la démence. À tel point que de nombreux observateurs des procès allemands de l'après-guerre – autorités scientifiques ou médicales peu capables d'admettre pour preuves des mystifications – ont fini par penser que la passion politique offrait une explication bien faible, qu'il fallait qu'entre tant d'exécutants ou de chefs, qu'entre Himmler et le dernier gardien de camp de concentration, eût régné une sorte de lien mystique.

« L'hypothèse d'une communauté initiatique, sous-jacente au national-socialisme, s'est imposée peu à peu. Une communauté véritablement démoniaque, régie par des dogmes cachés, bien plus élaborés que les doctrines élémentaires de Mein Kampf ou du Mythe du XXe siècle, et servie par des rites dont les traces isolées ne se remarquent pas, mais dont l'existence semble indubitable pour les analystes (et redisons qu'il s'agit de savants et de médecins) de la pathologie nazie. » Voilà de l'eau à notre horrible moulin.

Nous ne pensons pas cependant qu'il s'agisse d'une seule société secrète, solidement organisée et ramifiée, ni d'un dogme unique, ni d'un ensemble de rites organiquement constitué. La pluralité et l'incohérence nous semblent, tout au contraire, significatives de cette Allemagne souterraine que nous essayons de décrire. L'unité et la cohésion dans toute démarche, même mystique, paraît indispensable à un Occidental nourri de positivisme et de cartésianisme. Mais nous sommes hors de cet Occident ; il s'agit plutôt d'un culte multiforme, d'un état de sur-esprit (ou de sous-esprit) absorbant des rites divers, des croyances mal liées entre elles. L'important est d'entretenir un feu secret, une flamme vivante ; tout est bon pour l'alimenter.

Dans cet état, rien n'est plus impossible. Les lois naturelles sont suspendues, le monde devient fluide. Des chefs S.S. déclaraient que la Manche est beaucoup moins large que ne l'indiquent les atlas. Pour eux, comme pour les sages hindous d'il y a deux mille ans, comme pour l'évêque Berkeley au XVIIIe siècle, l'univers n'était qu'une illusion et sa structure pouvait être modifiée par la pensée active des initiés.

Ce qui est pour nous probable, c'est l'exercice du puzzle magique, d'un fort courant mystique luciférien sur lequel nous venons de donner quelques indications au cours des chapitres précédents. Tout cela peut servir à expliquer un grand nombre de faits terribles, de manière plus réaliste que celle des historiens conventionnels qui veulent voir uniquement, derrière tant d'actes cruels et déraisonnables, la mégalomanie d'un syphilitique, le sadisme d'une poignée de névrosés, l'obéissance servile d'une foule de lâches.

Selon notre méthode, nous allons maintenant vous soumettre des renseignements et des recoupements sur d'autres aspects négligés du « socialisme magique » : la société Thulé, le sommet de l'Ordre Noir et la société l'Ahnenerbe. Nous avons réuni là-dessus une assez grosse documentation, la valeur d'un millier de pages. Mais cette documentation demanderait à être encore une fois vérifiée et abondamment complétée, si nous voulions écrire un ouvrage clair, puissant, complet. Ceci est hors de nos moyens, pour l'instant. En outre, nous ne voulons pas alourdir à l'extrême le présent livre, qui ne traite de l'histoire contemporaine qu'à titre d'exemple du « réalisme fantastique ». Voici donc un bref résumé de quelques constatations éclairantes.

Un jour d'automne 1923, meurt à Munich un singulier personnage, poète, dramaturge, journaliste, bohème, qui se faisait appeler Dietrich Eckardt. Les poumons brûlés par l'ypérite, il avait fait, avant d'entrer en agonie, sa prière très personnelle devant une météorite noire dont il disait : « C'est ma pierre de Kaaba », et qu'il avait léguée au professeur Oberth, l'un des créateurs de l'astronautique. Il venait d'envoyer un long manuscrit à son ami Haushoffer. Ses affaires étaient en règle. Il mourait, mais la « Société Thulé » continuerait à vivre et bientôt changerait le monde, et la vie dans le monde.

En 1920, Dietrich Eckardt et un autre membre de la société Thulé, l'architecte Alfred Rosenberg, font la connaissance d'Hitler. Ils lui ont donné un premier rendez-vous dans la maison de Wagner, à Bayreuth. Durant trois ans, ils vont sans cesse entourer le petit caporal de la Reichswehr, diriger ses pensées et ses actes. Konrad Heiden(78) écrit : « Eckardt entreprend la formation spirituelle d'Adolphe Hitler. » Il lui apprend aussi à écrire et à parler. Son enseignement se développe sur deux plans : la doctrine « secrète » et la doctrine de propagande. Il a raconté certains des entretiens qu'il eut avec Hitler sur le second plan dans une curieuse brochure intitulée : Le bolchevisme de Moïse à Lénine. En juillet 1923, ce nouveau maître Eckardt sera un des sept membres fondateurs du parti national-socialiste. Sept : chiffre sacré. En automne, quand il meurt, il dit : « Suivez Hitler. Il dansera, mais c'est moi qui ai écrit la musique. Nous lui avons donné les moyens de communiquer avec Eux… Ne me regrettez pas : j'aurai influencé l'histoire plus qu'un autre Allemand… »