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La légende de Thulé remonte aux origines du germanisme. Il s'agirait d'une île disparue, quelque part dans l'Extrême-Nord. Au Groenland ? Au Labrador ? Comme l'Atlantide, Thulé aurait été le centre magique d'une civilisation engloutie. Pour Eckardt et ses amis, tous les secrets de Thulé n'auraient pas été perdus. Des êtres intermédiaires entre l'homme et les intelligences du Dehors disposeraient, pour les initiés, d'un réservoir de forces où puiser pour redonner à l'Allemagne la maîtrise du monde, pour faire de l'Allemagne la nation annonciatrice de la surhumanité à venir, des mutations de l'espèce humaine. Un jour, les légions s'ébranleront pour anéantir tout ce qui a fait obstacle au destin spirituel de la Terre, et elles seront conduites par des hommes infaillibles, nourris aux sources de l'énergie, guidés par les Grands Anciens. Tels sont les mythes contenus dans la doctrine aryenne d'Eckardt et de Rosenberg, et que ces prophètes d'un socialisme magique introduisent dans l'âme médiumnique d'Hitler. Mais la société Thulé n'est sans doute encore qu'une assez puissante petite machine à malaxer le rêve et la réalité. Elle va devenir très vite, sous d'autres influences et avec d'autres personnages, un instrument beaucoup plus étrange : un instrument capable de changer la nature même de la réalité. C'est, semble-t-il, avec Karl Haushoffer, que le groupe Thulé va prendre son véritable caractère de société secrète d'initiés en contact avec l'invisible, et devenir le centre magique du nazisme.

Hitler est né à Braunau-sur-Inn, le 20 avril 1889, 17 h 30, 219, Salzburger Vorstadt. Ville frontière austro-bavaroise, point de rencontre de deux grands États allemands, elle fut plus tard pour le Führer une cité symbole. Une singulière tradition s'y attache : c'est une pépinière de médiums. C'est la ville natale de Willy et Rudi Schneider, dont les expériences psychiques firent sensation voici une trentaine d'années. Hitler eut la même nourrice que Willy Schneider. Jean de Pange écrivait en 1940 : « Braunau est un centre de médiums. Un des plus connus est Mme Stokhammes qui, en 1920, épousa à Vienne le prince Joachim de Prusse. C'est de Braunau qu'un spirite de Munich, le baron Schrenk-Notzing, faisait venir ses sujets, dont l'un était précisément cousin d'Hitler. »

L'occultisme enseigne qu'après s'être concilié des forces cachées par un pacte, les membres du groupe ne peuvent évoquer ces forces que par l'intermédiaire d'un magicien, lequel ne saurait agir sans un médium. Tout se passe comme si Hitler avait été le médium et Haushoffer le magicien.

Rauschning décrivant le Führer : « On est obligé de penser aux médiums. La plupart du temps ce sont des êtres ordinaires, insignifiants. Subitement, il leur tombe comme du ciel des pouvoirs qui les élèvent bien au-dessus de la commune mesure. Ces pouvoirs sont extérieurs à leur personnalité réelle. Ce sont des visiteurs venus d'autres planètes. Le médium est possédé. Délivré, il retombe dans la médiocrité. C'est ainsi qu'incontestablement certaines forces traversent Hitler. Des forces quasi démoniaques dont le personnage nommé Hitler n'est que le vêtement momentané. Cet assemblage du banal et de l'extraordinaire, voilà l'insupportable dualité que l'on perçoit dès que l'on entre en contact avec lui. Cet être aurait pu être inventé par Dostoïevski. Telle est l'impression que donne dans un bizarre visage l'union d'un désordre maladif et d'une trouble puissance. »

Strasser : « Celui qui écoute Hitler voit soudain surgir le Führer de la gloire humaine… Une lumière apparaît derrière une fenêtre obscure. Un monsieur avec un comique pinceau de moustache se transforme en archange… Puis l'archange s'envole : il ne reste que Hitler qui se rassied, baigné de sueur, l'œil vitreux. »

Bouchez : « Je regardais ses yeux, des yeux devenus médiumniques… Parfois il se passait comme un phénomène d'ectoplasme : quelque chose semblait habiter l'orateur. Il se dégageait un fluide… Puis il redevenait petit, quelconque, vulgaire même. Il paraissait fatigué, accumulateurs à plat. »

François-Poncet : « Il entrait dans une sorte de transe médiumnique. Son visage touchait au ravissement extatique. »

Derrière le médium, non sans doute un seul homme, mais un groupe, un ensemble d'énergies, une centrale magique. Et ce qui nous paraît certain, c'est qu'Hitler est animé par autre chose que ce qu'il exprime : par des forces et des doctrines mal coordonnées mais infiniment plus redoutables que la seule théorie nationale-socialiste. Une pensée beaucoup plus grande que la sienne, qui sans cesse le déborde, et dont il ne donne au peuple, à ses collaborateurs, que des bribes lourdement vulgarisées. « Résonateur puissant, Hitler a toujours été le « tambour » qu'il se vantait d'être au procès de Munich, et il est toujours resté un tambour. Toutefois, il n'a retenu et utilisé que ce qui, au hasard des circonstances, servait son ambition de conquête du pouvoir, son rêve de domination du monde, et son délire : la sélection biologique de l'homme-Dieu(79). »

Mais il y a un autre rêve, un autre délire : changer la vie sur toute la planète. Il s'en ouvre parfois ou plutôt la pensée de derrière le déborde, filtre brusquement par une petite ouverture. Il dit à Rauschning : « Notre révolution est une étape nouvelle, ou plutôt l'étape définitive de l'évolution qui mène à la suppression de l'histoire… » Ou encore : « Vous ne connaissez rien de moi, mes camarades du parti n'ont aucune idée des songes qui me hantent et de l'édifice grandiose dont les fondations au moins seront établies quand je mourrai… Il y a un tournant décisif du monde, nous voici à la charnière des temps… Il y aura un bouleversement de la planète que vous autres, non-initiés, ne pouvez comprendre… Ce qui se passe, c'est plus que l'avènement d'une nouvelle religion… »

Rudolf Hess avait été l'assistant de Haushoffer lorsque celui-ci professait à l'Université de Munich. C'est lui qui établit le contact entre Haushoffer et Hitler. (Il s'enfuit d'Allemagne en avion, pour une délirante équipée après que Haushoffer lui eut dit qu'il l'avait vu en rêve voler vers l'Angleterre. Dans les rares moments de lucidité que lui laisse son inexplicable maladie, le prisonnier Hess, dernier survivant du groupe Thulé, aurait déclaré formellement que Haushoffer était le magicien, le maître secret(80).)

Après le soulèvement raté, Hitler est enfermé à la prison de Landshurt. Amené par Hess, le général Karl Haushoffer visite quotidiennement Hitler, passe des heures auprès de lui, développe ses théories et en extrait tous les arguments favorables à la conquête politique. Demeuré seul avec Hess, Hitler amalgame pour la propagande extérieure les thèses de Haushoffer et les projets de Rosenberg, en un ensemble aussitôt dicté pour Mein Kampf.

Karl Haushoffer est né en 1869. Il fit de nombreux séjours aux Indes et en Extrême-Orient, fut envoyé au Japon et apprit la langue. Pour lui, l'origine du peuple allemand se trouvait en Asie centrale et la permanence, la grandeur, la noblesse du monde étaient assurées par la race indo-germanique. Au Japon, Haushoffer aurait été initié à l'une des plus importantes sociétés secrètes bouddhistes et se serait engagé, en cas d'échec de sa « mission », à accomplir le suicide cérémoniel.

En 1914, Haushoffer, jeune général se fait remarquer par un extraordinaire pouvoir de prédire les événements : heures d'attaque de l'ennemi, points de chute des obus, tempêtes, changements politiques dans des pays dont il ne sait rien. Ce don de clairvoyance a-t-il aussi habité Hitler ou est-ce Haushoffer qui lui souffla ses propres illuminations ? Hitler prédit avec exactitude la date de l'entrée de ses troupes dans Paris, la date de l'arrivée à Bordeaux des premiers forceurs de blocus. Lorsqu'il décide l'occupation de la Rhénanie, tous les experts d'Europe, y compris les Allemands, sont persuadés que la France et l'Angleterre s'y opposeront. Hitler prédit que non. Il annoncera la date de la mort de Roosevelt.