Après la première grande guerre, Haushoffer reprend ses études et semble s'orienter exclusivement vers la géographie politique, fonde la revue de Géopolitique et publie de nombreux ouvrages. Très curieusement, ces ouvrages paraissent fondés sur un réalisme politique étroitement matérialiste. Ce souci, chez tous les membres du groupe, d'employer un langage exotérique purement matérialiste, de véhiculer vers l'extérieur des conceptions pseudo-scientifiques, brouille sans cesse les cartes.
Le Géopoliticien se superpose à un autre personnage, disciple de Schopenhauer conduit vers le bouddhisme, admirateur d'Ignace de Loyola tenté par le gouvernement des hommes, esprit mystique en quête de réalités cachées, homme de grande culture et de grand psychisme. Il semble bien que ce soit Haushoffer qui ait choisi la croix gammée pour emblème.
En Europe, comme en Asie, le svastika a toujours été tenu pour un signe magique. On y a vu le symbole du soleil, source de vie et de fécondité, ou du tonnerre, manifestation de la colère divine, qu'il importe de conjurer. À la différence de la croix, du triangle, du cercle ou du croissant, le svastika n'est pas un signe élémentaire qui ait pu être inventé et réinventé à tout âge de l'humanité et en tous points du globe, avec une symbolique chaque fois différente. C'est le premier signe tracé avec une intention précise. L'étude de ses migrations pose le problème des premiers âges, des origines communes aux diverses religions, des relations préhistoriques entre l'Europe, l'Asie et l'Amérique. Sa trace la plus ancienne aurait été découverte en Transylvanie et remonterait à la fin de l'époque de la pierre polie. On le retrouve sur des centaines de fuseaux datant du XIVe siècle avant Jésus-Christ et dans les vestiges de Troie. Il apparaît en Inde au IVe siècle avant J.-C. et en Chine au Ve siècle après J.-C. On le voit un siècle plus tard au Japon, au moment de l'introduction du bouddhisme qui en fait son emblème. Constatation capitale : il est tout à fait inconnu ou n'apparaît qu'à titre accidentel dans toute la région sémitique, en Égypte, en Chaldée, en Assyrie, en Phénicie. C'est un symbole exclusivement aryen. En 1891, Ernest Krauss attire l'attention du public germanique sur ce fait ; Guido List, en 1908, décrit le svastika dans ses ouvrages de vulgarisation comme un symbole de la pureté du sang, doublé d'un signe de connaissance ésotérique révélé par le déchiffrage de l'épopée runique de l'Edda. À la cour de Russie, la croix gammée est introduite par l'impératrice Alexandra Feodorovna. Est-ce sous l'influence des théosophes ? Ou plutôt sous celle du médium Badmaiev, bizarre personnage formé à Lhassa et ayant ensuite établi de nombreuses liaisons avec le Tibet ? Or, le Tibet est une des régions du monde où le svastika dextrogyre ou sinistrogyre est d'usage le plus courant. Ici se place une histoire très étonnante.
Sur le mur de la maison Ipatieff, la tsarine, avant son exécution, aurait dessiné une croix gammée, accompagnée d'une inscription. Une photo de cette inscription aurait été prise, puis on se serait empressé d'effacer. Koutiepoff aurait été en possession de cette photo faite le 24 juillet, alors que la photographie officielle date du 14 août. Il aurait également reçu en dépôt l'icône découverte sur le corps de la tsarine, à l'intérieur de laquelle se serait trouvé un autre message, faisant allusion à la société secrète du Dragon Vert. Selon l'agent de renseignement qui devait être mystérieusement empoisonné, et qui usait dans ses romans du pseudonyme de Teddy Legrand, Koutiepoff, disparu sans laisser de trace, aurait été enlevé et tué sur le yacht trois-mâts du baron Otto Bautenas, assassiné plus tard lui aussi. Teddy Legrand écrit : « Le grand bateau blanc se nommait l'Asgard. Il avait donc été baptisé – est-ce fortuitement ? – d'un vocable dont les légendes islandaises désignent le Royaume du Roi de Thulé. » Selon Trebich Lincoln (qui assurait être en réalité le lama Djordni Den) la société des Verts, parente de la société Thulé, avait son origine au Tibet. À Berlin, un moine tibétain, surnommé « l'homme aux gants verts » et qui fit annoncer trois fois dans la presse, avec exactitude, le nombre des députés hitlériens envoyés au Reichstag, recevait régulièrement Hitler. Il était, disaient les initiés, « détenteur des clefs qui ouvrent le « royaume d'Agarthi » ».
Voilà qui nous ramène à Thulé. Au moment où Mein Kampf est publié, paraît aussi le livre du Russe Ossendovski, Hommes, Bêtes et Dieux, dans lequel se trouvent prononcés publiquement pour la première fois les noms de Schamballah et d'Agarthi. On retrouvera ces noms sur les lèvres de responsables de l'Ahnenerbe au procès de Nuremberg.
Nous sommes en 1925(81). Le parti national-socialiste commence à recruter activement. Horst Wessel, homme de main de Horbiger, organise les troupes de choc. Il est abattu par les communistes l'année suivante. À sa mémoire, le poète Ewers compose un chant qui deviendra l'hymne sacré du mouvement. Ewers, qui est un Lovecraft allemand, s'est inscrit d'enthousiasme au parti, parce qu'il y voit, à l'origine, « l'expression la plus forte des puissances noires ».
Ces puissances noires, les sept hommes fondateurs, qui rêvent de « changer la vie », sont certains, physiquement et spirituellement certains, d'être portés par elles. Si nos renseignements sont exacts, le serment qui les rassemble, le mythe auquel ils se réfèrent pour y puiser énergie, confiance, chance, ont leur source dans une légende tibétaine. Voici trente ou quarante siècles, existait dans le Gobi une haute civilisation. À la suite d'une catastrophe, peut-être atomique, le Gobi fut transformé en un désert et les rescapés émigrèrent, les uns vers la pointe nord de l'Europe, les autres vers le Caucase. Le Dieu Thor, les légendes nordiques, aurait été un des héros de cette migration.
Les « initiés » du groupe Thulé étaient persuadés que ces émigrés du Gobi composaient la race fondamentale de l'humanité, la souche aryenne. Haushoffer enseignait la nécessité d'un « retour aux sources », c'est-à-dire la nécessité de conquérir toute l'Europe orientale, le Turkestan, le Pamir, le Gobi et le Tibet. Ces pays constituaient à ses yeux la « région-cœur » et quiconque contrôle cette région contrôle le globe.
D'après la légende, telle qu'elle fut rapportée sans doute à Haushoffer vers 1905, et telle que la raconte à sa manière René Guénon dans Le Roi du Monde, après le cataclysme du Gobi, les maîtres de la haute civilisation, les détenteurs de la connaissance, les fils des Intelligences du Dehors, s'installèrent dans un immense système de cavernes sous les Himalayas. Au cœur de ces cavernes, ils se scindèrent en deux groupes, l'un suivant « la voie de la main droite », l'autre « la voie de la main gauche ». La première voie aurait son centre à Agarthi, lieu de contemplation, cité cachée du bien, temple de la non-participation au monde. La seconde passerait par Schamballah, cité de la violence et de la puissance, dont les forces commandent aux éléments, aux masses humaines, et hâtent l'arrivée de l'humanité à la « charnière des temps ». Aux mages conducteurs de peuples, il serait possible de faire un pacte avec Schamballah, moyennant serments et sacrifices.
En Autriche, le groupe Edelweiss annonçait en 1928 qu'un nouveau messie était né. En Angleterre, sir Musely et Bellamy proclamaient au nom de la doctrine horbigérienne que la lumière avait touché l'Allemagne. En Amérique, apparaissaient les « Chemins d'Argent » du colonel Ballard. Un certain nombre de grands Anglais cherchent à alerter l'opinion contre ce mouvement où ils voient d'abord une menace spirituelle, la montée d'une religion luciférienne. Kipling fait supprimer la croix gammée qui orne la couverture de ses livres. Lord Tweedsmuir, qui écrit sous le nom de John Buchan, fait paraître deux romans à clefs : Le Jugement de l'Aube et Un Prince en captivité, qui contiennent une description des dangers que peut faire courir à la civilisation occidentale une « centrale d'énergies » intellectuelles, spirituelles, magiques, orientée vers le grand mal. Saint-Georges Saunders dénonce, dans Les Sept Dormeurs et Le Royaume Caché, les sombres flammes de l'ésotérisme nazi et son inspiration « tibétaine ».