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C'est en 1926 que s'installe à Berlin et à Munich une petite colonie hindoue et tibétaine. Au moment de l'entrée des Russes dans Berlin, on trouvera, parmi les cadavres, un millier de volontaires de la mort en uniforme allemand, sans papiers ni insignes, de race himalayenne. Dès que le mouvement commence à disposer de grands moyens financiers, il organise de multiples expéditions au Tibet qui se succéderont pratiquement sans interruption jusqu'en 1943.

Les membres du groupe Thulé devaient recevoir la domination matérielle du monde, ils devaient être protégés contre tous dangers, et leur action s'étendrait sur mille années, jusqu'au prochain déluge. Ils s'engageaient à mourir de leur propre main s'ils commettaient une faute qui romprait le pacte et à accomplit des sacrifices humains. L'extermination des bohémiens (750 000 morts) ne semble avoir que des raisons « magiques ». Wolfram Sievers fut désigné comme l'exécuteur, le bourreau sacrificiel, l'égorgeur rituel. Nous y reviendrons tout à l'heure, mais il est bon d'éclairer tout de suite, avec la « lumière interdite » qui convient, un des aspects de l'effrayant problème posé à la conscience moderne par ces exterminations. Dans l'esprit des plus grands responsables, il s'agissait de vaincre l'indifférence des Puissances, d'attirer leur attention. Des Mayas aux Nazis, c'est là le sens magique des sacrifices humains. On s'est souvent étonné de l'indifférence des chefs suprêmes de l'assassinat, au cours du procès de Nuremberg. Une belle et terrible parole que Merrit place dans la bouche d'un de ses héros, au cours de son roman : Les Habitants du Mirage, peut aider à comprendre cette attitude : « J'avais oublié, comme je les oubliais chaque fois, les victimes du sacrifice, dans la sombre excitation du rituel… »

Le 14 mars 1946, Karl Haushoffer tuait son épouse, Martha, et se donnait la mort, selon la tradition japonaise. Aucun monument, aucune croix ne marque sa tombe. Il avait tardivement appris l'exécution, au camp de Moabit, de son fils Albrecht, arrêté avec les organisateurs du complot contre Hitler et de l'attentat manqué du 20 juillet 1944. Dans la poche du vêtement sanglant d'Albrecht, on trouva un manuscrit de poèmes :

Pour mon père le destin avait parlé

Il dépendit une fois de plus

De repousser le démon dans sa geôle

Mon père a brisé le sceau

Il n'a pas senti le souffle du malin

Il a lâché le démon par le monde…

Tout cet exposé, dans sa rapidité et sa fatale incohérence, n'exprime qu'un faisceau de coïncidences, de recoupements, de signes, de présomptions. Il va de soi que les éléments réunis ici selon notre méthode n'excluent absolument pas les explications du phénomène hitlérien par la politique et l'économie. Il va de soi aussi que tout, dans l'esprit et même dans l'inconscient des hommes dont nous parlons, n'a pas été déterminé par de telles croyances. Mais les folles images que nous décrivons, prises pour telles ou pour des réalités, ont hanté ces cerveaux, à un moment ou à un autre : cela au moins nous paraît sûr.

Or, nos rêves ne s'effacent pas plus au fond de nous que les étoiles du ciel quand le jour revient. Ils continuent de luire derrière nos sentiments, nos pensées, nos actes. Il y a les faits, et il y a un sous-sol des faits ; c'est ce que nous explorons.

Ou plutôt, nous signalons, avec les quelques repères à notre disposition, qu'il y aurait lieu d'explorer. Nous ne voulons et ne pouvons dire qu'une chose : c'est que, dans ce sous-sol, il fait plus noir que vous ne pensez.

X

Himmler et le problème à l'envers. – Le tournant de 1934. – L'Ordre Noir au pouvoir. – Les moines guerriers à tête de mort. – L'initiation dans les Burgs. – La dernière prière de Sievers. – Les étranges travaux de l'Ahnenerbe. – Le grand-prêtre Frédéric Hielscher. – Une note oubliée de Jünger. – Le sens d'une guerre et d'une victoire.

C'était le farouche hiver de 1942. Les meilleurs soldats allemands et la fleur de la S.S. pour la première fois n'avançaient plus, brusquement pétrifiés dans les trous de la plaine russe. L'Angleterre entêtée se préparait à de futurs combats et l'Amérique allait bientôt s'ébranler. Un matin de cet hiver, à Berlin, le gros docteur Kersten, aux mains chargées de fluide, trouva son client, le Reichsführer, Himmler, triste et défait.

« Cher monsieur Kersten, je suis dans une terrible détresse. »

Commençait-il à douter de la victoire ? Mais non. Il déboutonna son pantalon pour se faire masser le ventre, et se mit à parler, allongé, les yeux au plafond. Il expliqua : le Führer avait compris qu'il n'y aurait pas de paix sur terre tant qu'un seul Juif demeurerait vivant… « Alors, ajouta Himmler, il m'a ordonné de liquider immédiatement tous les Juifs en notre possession.» Ses mains, longues et sèches, reposaient sur le divan, inertes, comme gelées. Il se tut.

Kersten, stupéfait, voyait percer un sentiment de pitié chez le maître de l'Ordre Noir et sa terreur fut traversée par l'espoir :

« Oui, oui, répondit-il, au fond de votre conscience, vous n'approuvez pas cette atrocité… je comprends votre affreuse tristesse.

— Mais ce n'est pas cela ! Pas du tout ! s'écria Himmler en se redressant. Vous ne comprenez rien ! »

Hitler l'avait convoqué. Il lui avait demandé de supprimer tout de suite cinq à six millions de Juifs. C'était un très gros travail, et Himmler était fatigué, et puis il avait énormément à faire en ce moment. C'était inhumain d'exiger de lui ce surcroît d'effort dans les jours à venir. Vraiment inhumain. C'est ce qu'il avait laissé entendre à son chef bien-aimé et le chef bien-aimé n'avait pas été content, il était entré dans une grosse colère, et maintenant Himmler était très triste de s'être laissé aller à un moment d'épuisement et d'égoïsme(82).

Comment comprendre cette formidable inversion des valeurs ? On ne saurait y parvenir en invoquant seulement la folie. Tout se passe dans un univers parallèle au nôtre, dont les structures et les lois sont radicalement différentes. Le physicien George Gamov imagine un univers parallèle dans lequel, par exemple, la boule du billard japonais entrerait dans deux trous à la fois. L'univers dans lequel vivent des hommes comme Himmler est pour le moins aussi étranger au nôtre que celui de Gamov. L'homme vrai, l'initié de Thulé, est en communication avec les Puissances et toute son énergie est orientée vers un changement de la vie sur le globe. Le médium demande à un homme vrai de liquider quelques millions de faux hommes ? D'accord, mais le moment est mal choisi. Il faut absolument ? Tout de suite ? Eh bien, oui. Hissons-nous encore un peu au-dessus de nous-même, sacrifions-nous encore davantage…