Le 20 mai 1945, des soldats britanniques arrêtèrent au pont de Berweverde, à 25 milles à l'ouest de Lüneburg, un homme grand, à la tête ronde et aux épaules étroites, porteur de papiers au nom de Hitzinger. On le conduisit à la police militaire. Il était en civil et portait un bandeau sur l'œil droit. Pendant trois jours, les officiers britanniques cherchèrent à percer sa véritable identité. À la fin, lassé, il ôta son bandeau et dit : « Je m'appelle Heinrich Himmler. » On ne le crut pas. Il insista. Pour l'éprouver, on l'obligea à se mettre nu. Puis on lui offrit le choix entre des vêtements américains et une couverture. Il s'enveloppa dans la couverture. Un enquêteur voulut s'assurer qu'il ne dissimulait rien dans l'intimité de son corps. Un autre le pria d'ouvrir la bouche. Alors, le prisonnier écrasa une ampoule de cyanure dissimulée dans une dent et tomba. Trois jours après, un commandant et trois sous-officiers prirent livraison du corps. Ils se rendirent dans la forêt proche de Lüneburg, creusèrent une fosse, y jetèrent le cadavre, puis aplanirent soigneusement le sol. Nul ne sait exactement où repose Himmler, sous quelles branches pépiantes achève de se décomposer la chair de celui qui se prenait pour la réincarnation de l'empereur Henri Ier, dit l'Oiseleur.
Himmler vivant, traîné au procès de Nuremberg, qu'eût-il pu dire pour sa défense ? Il n'y avait pas de langage commun avec les membres du jury. Il n'habitait pas de ce côté-ci du monde. Il appartenait tout entier à un autre ordre des choses et de l'esprit. C'était un moine combattant d'une autre planète. « On n'a pas encore pu expliquer d'une manière satisfaisante, dit le rapporteur Poetel, les arrière-plans psychologiques qui ont engendré Auschwitz et tout ce que ce nom peut représenter. Au fond, les procès de Nuremberg n'ont pas apporté non plus beaucoup de lumière et l'abondance des explications psychanalytiques, qui déclaraient tout de go que des nations entières pouvaient perdre leur équilibre mental de la même façon que des individus isolés, n'a fait qu'embrouiller le problème. Ce qui se passait dans la cervelle de gens comme Himmler et ses pareils quand ils donnaient des ordres d'extermination, personne ne le sait. » En nous situant au niveau de ce que nous appelons le réalisme fantastique, il nous semble commencer à le savoir.
Denis de Rougemont disait d'Hitler : « Certains pensent, pour l'avoir éprouvé en sa présence, par une espèce de frisson d'horreur sacrée, qu'il est le siège d'une Domination, d'un Trône ou d'une Puissance, ainsi que saint Paul désigne les esprits de second rang, qui peuvent aussi échoir dans un corps d'homme quelconque et l'occuper comme une garnison. Je l'ai entendu prononcer un de ses grands discours. D'où lui vient le pouvoir surhumain qu'il développe ? Une énergie de cette nature, on sent très bien qu'elle n'est pas de l'individu, et même qu'elle ne saurait se manifester qu'autant que l'individu ne compte pas, n'est que le support d'une puissance qui échappe à notre psychologie. Ce que je dis là serait du romantisme de la plus basse espèce si l'œuvre accomplie par cet homme – et j'entends bien par cette puissance à travers lui – n'était une réalité qui provoque la stupeur du siècle. »
Or, durant la montée au pouvoir, Hitler, qui a reçu l'enseignement d'Eckardt et de Haushoffer, semble avoir voulu user des Puissances mises à sa disposition, ou plutôt passant à travers lui, dans le sens d'une ambition politique et nationaliste somme toute assez bornée. C'est à l'origine un petit bonhomme agité par une forte passion patriotique et sociale. Il s'emploie au degré inférieur : son rêve a des frontières. Miraculeusement, le voici porté en avant, et tout lui réussit. Mais le médium à travers qui circulent des énergies n'en comprend pas nécessairement l'ampleur et la direction.
Il danse sur une musique qui n'est pas de lui. Jusqu'en 1934, il croit que les pas qu'il exécute sont les bons. Or, il n'est pas tout à fait dans le rythme. Il croit qu'il n'a plus qu'à se servir des Puissances. Mais on ne se sert pas des Puissances : on les sert. Telle est la signification (ou l'une des significations) du changement fondamental qui intervient pendant et immédiatement après la purge de juin 1934. Le mouvement dont Hitler lui-même a cru qu'il devait être national et socialiste, devient ce qu'il devait être, épouse plus étroitement la doctrine secrète. Hitler n'osera jamais demander de comptes sur le « suicide » de Strasser, et on lui fait signer l'ordre qui élève la S.S. au rang d'une organisation autonome, supérieure au parti. Joachim Gunthe écrit dans une revue allemande après la débâcle : « L'idée vitale qui animait la S.A. fut vaincue le 30 juin 1934, par une idée purement satanique, celle de la S.S. » « Il est difficile de préciser le jour où Hitler conçut le rêve de la mutation biologique », dit le docteur Delmas. L'idée de la mutation biologique n'est qu'un des aspects de l'appareil ésotérique auquel le mouvement nazi s'ajuste mieux à partir de cette époque où le médium devient, non point un fou total, comme le pense Rauschning, mais un instrument plus docile et le tambour d'une marche infiniment plus ambitieuse que la marche au pouvoir d'un parti, d'une nation, et même d'une race.
C'est Himmler qui est chargé de l'organisation de la S.S. non comme une compagnie policière, mais comme un véritable ordre religieux, hiérarchisé, des frères lais aux supérieurs. Dans les hautes sphères se trouvent les responsables conscients d'un Ordre Noir, dont l'existence ne fut d'ailleurs jamais officiellement reconnue par le gouvernement national-socialiste. Au sein même du parti, on parlait de ceux qui étaient dans le coup du cercle intérieur », mais jamais une désignation légale ne fut donnée. Il semble certain que la doctrine, jamais pleinement explicitée, reposait sur la croyance absolue en des pouvoirs dépassant les pouvoirs humains ordinaires. Dans les religions, on distingue la théologie, considérée comme une science, de la mystique, intuitive et incommunicable. Les travaux de la société Ahnenerbe, dont il sera question plus loin, sont l'aspect théologique, l'Ordre Noir est l'aspect mystique de la religion des Seigneurs de Thulé.
Ce qu'il faut bien saisir, c'est qu'à partir du moment où toute l'œuvre de rassemblement et d'excitation du parti hitlérien change de direction, ou plutôt est plus sévèrement orientée dans le sens de la doctrine secrète, plus ou moins bien comprise, plus ou moins bien appliquée, jusqu'ici, par le médium placé aux postes de propagande, nous ne sommes plus en présence d'un mouvement national et politique. Les thèmes vont, en gros, demeurer les mêmes, mais il ne s'agira plus que du langage exotérique tenu aux foules, d'une description des buts immédiats, derrière lesquels il y a d'autres buts. « Plus rien n'a compté que la poursuite inlassable d'un rêve inouï. Désormais, si Hitler avait eu à sa disposition un peuple pouvant mieux que le peuple allemand servir à l'avènement de sa suprême pensée, il n'eût pas hésité à sacrifier le peuple allemand. » Non point « sa suprême pensée », mais la suprême pensée d'un groupe magique agissant à travers lui. Brasillach reconnaît « qu'il sacrifierait tout le bonheur humain, le sien et celui de son peuple par-dessus le marché, si le mystérieux devoir auquel il obéit le lui commandait. »
« Je vais vous livrer un secret, dit Hitler à Rauschning ; je fonde un ordre. » Il évoque les Burgs où une première initiation aura lieu. Et il ajoute : « C'est de la que sortira le second degré, celui de l'homme mesure et centre du monde, de l'homme-Dieu. L'homme-Dieu, la figure splendide de l'Être, sera comme une image du culte… Mais il y a encore des degrés dont il ne m'est pas permis de parler… »
Centrale d'énergie bâtie autour de la centrale mère, l'Ordre Noir isole tous ses membres du monde, a quelque degré initiatique qu'ils appartiennent. « Bien entendu, écrit Poetel, ce n'est qu'un tout petit cercle de hauts gradés et de grands chefs S.S. qui furent au courant des théories et des revendications essentielles. Les membres des diverses formations « préparatoires » n'en furent informés que lorsqu'on leur imposa, avant de se marier, de demander le consentement de leurs chefs, ou qu'on les plaça sous une juridiction propre, extrêmement rigoureuse d'ailleurs, mais dont l'effet était de les soustraire à la compétence de l'autorité civile. Ils virent alors qu'en dehors des lois de l'Ordre ils n'avaient aucun autre devoir, et qu'il n'y avait plus pour eux d'existence privée. »