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Le colonel S.S. Wolfram Sievers, qui s'était borné à une défense purement rationnelle, demanda, avant d'entrer dans la chambre de pendaison, qu'on le laissât une dernière fois célébrer son culte, dire de mystérieuses prières. Puis il livra son cou au bourreau, impassible.

Il avait été l'administrateur général de l'Ahnenerbe et c'est comme tel qu'il fut condamné à mort à Nuremberg. La société d'étude pour l'héritage de ses Ancêtres, Ahnenerbe, avait été fondée à titre privé par le maître spirituel de Sievers, Frédéric Hielscher, mystique ami de l'explorateur suédois Sven Hedin, lequel était en rapports étroits avec Haushoffer. Sven Hedin, spécialiste de l'Extrême-Orient, avait longuement vécu au Tibet et joua un rôle d'intermédiaire important dans l'établissement des doctrines ésotériques nazies. Frédéric Hielscher ne fut jamais nazi et entretint même des relations avec le philosophe juif Martin Buber. Mais ses thèses profondes rejoignaient les positions « magiques » des grands maîtres du national-socialisme. Himmler, en 1935, deux ans après la fondation, fit de l'Ahnenerbe une organisation officielle, rattachée à l'Ordre Noir. Les buts déclarés étaient : « Rechercher la localisation, l'esprit, les actes, l'héritage de la race indo-germanique et communiquer au peuple, sous une forme intéressante, les résultats de ces recherches. L'exécution de cette mission doit se faire en employant des méthodes d'exactitude scientifique. » Toute l'organisation rationnelle allemande mise au service de l'irrationnel. En janvier 1939, l'Ahnenerbe était purement et simplement incorporée à la S.S. et ses chefs intégrés dans l'état-major personnel d'Himmler. À ce moment, elle disposait de cinquante instituts dirigés par le professeur Wurst, spécialiste des anciens textes sacrés et qui avait enseigné le sanskrit à l'Université de Munich.

Il semble que l'Allemagne ait dépensé plus, pour les recherches de l'Ahnenerbe, que l'Amérique pour la fabrication de la première bombe atomique. Ces recherches allaient de l'activité scientifique proprement dite à l'étude des pratiques occultes, de la vivisection pratiquée sur les prisonniers à l'espionnage des sociétés secrètes. Il y eut des pourparlers avec Skorzeny pour organiser une expédition dont l'objet était de voler le Saint Graal, et Himmler créa une section spéciale, un service de renseignements charge « du domaine du surnaturel ».

La liste des rapports établis à grands frais par l'Ahnenerbe confond l'imagination : présence de la confrérie Rose-Croix, symbolisme de la suppression de la harpe dans l'Ulster, signification occulte des tourelles gothiques et des chapeaux hauts de forme d'Eton, etc. Quand les armées se préparent à évacuer Naples, Himmler multiplie les ordres pour que l'on n'oublie surtout pas d'emporter la vaste pierre tombale du dernier empereur Hohenstaufen. En 1943, après la chute de Mussolini, le Reichsführer réunit dans une villa des environs de Berlin les six plus grands occultistes d'Allemagne pour découvrir le lieu où le Duce est retenu prisonnier. Les conférences d'état-major commencent par une séance de concentration yogique. Au Tibet, sur ordre de Sievers, le docteur Scheffer prend de multiples contacts dans les lamaseries. Il ramène à Munich, pour les études « scientifiques », des chevaux « aryens » et des abeilles « aryennes » dont le miel a des vertus particulières.

Durant la guerre, Sievers organise, dans les camps de déportés, les horribles expériences qui ont fait depuis l'objet de plusieurs livres noirs. L'Ahnenerbe s'est « enrichie » d'un « Institut de recherches scientifiques de défense nationale » qui dispose « de toutes les possibilités données à Dachau ». Le professeur Hirt, qui dirige ces instituts, se constitue une collection de squelettes typiquement israélites. Sievers passe commande à l'armée d'invasion en Russie d'une collection de crânes de commissaires juifs. Quand, à Nuremberg, on évoque ces crimes, Sievers demeure à distance de tout sentiment humain normal, étranger à toute pitié, il est ailleurs. Il écoute d'autres voix.

Hielscher a sans doute joué un rôle important dans l'élaboration de la doctrine secrète. Hors de cette doctrine, l'attitude de Sievers, comme celle des autres grands responsables, reste incompréhensible. Les termes « monstruosité morale », « cruauté mentale », folie, n'expliquent rien. Sur le maître spirituel de Sievers, on ne sait presque rien. Mais Ernst Jünger en parle dans le journal qu'il tint durant ses années d'occupation à Paris. Le traducteur français n'a pas retenu une notation capitale à nos yeux. C'est qu'en effet son sens n'éclate que dans l'explication « réaliste-fantastique » du phénomène nazi.

À la date du 14 octobre 1943, Jünger écrit :

« Le soir, visite de Bogo. (Par prudence, Jünger revêt les hauts personnages de pseudonymes. Bogo, c'est Hielscher, comme Kniebolo est Hitler.) En une époque si pauvre en forces originales, il m'apparaît comme l'une de mes relations sur qui j'ai le plus réfléchi sans parvenir à me former un jugement. J'ai cru jadis qu'il entrerait dans l'histoire de notre époque comme un de ces personnages peu connus, mais d'une extraordinaire finesse d'esprit. Je pense à présent qu'il tiendra un plus grand rôle. Beaucoup, sinon la plupart des jeunes intellectuels de la génération qui est devenue adulte après la grande guerre, ont été traversés par son influence et sont souvent passés par son école… Il a confirmé un soupçon que je nourris depuis longtemps, celui qu'il a fondé une Église. Il se situe maintenant au-delà de la dogmatique et s'est déjà avancé très loin dans la liturgie. Il m'a montré une série de chants et un cycle de fêtes, « l'année païenne », qui englobe toute une ordonnance de dieux, de couleurs, de bêtes, de mets, de pierres, de plantes. J'y ai vu que la consécration de la lumière se célèbre le 2 février… »

Et Jünger ajoute, confirmant notre thèse :

« J'ai pu constater chez Bogo un changement fondamental qui me semble caractéristique de toute notre élite : il se rue dans les domaines métaphysiques avec tout l'élan d'une pensée modelée par le rationalisme.

Ceci m'avait déjà frappé chez Spengler et compte parmi les présages favorables. On pourrait dire en gros que le XIXe siècle a été un siècle rationnel et que le XXe est celui des cultes. Kniebolo (Hitler) en vit lui-même, d'où la totale incapacité des esprits libéraux à voir seulement le lieu où il se tient. »

Hielscher, qui n'avait pas été inquiété, vint témoigner pour Sievers au procès de Nuremberg. Il s'en tint, devant les juges, à des diversions politiques et à des propos volontairement absurdes sur les races et les tribus ancestrales. Il demanda la faveur d'accompagner Sievers à la potence, et c'est avec lui que le condamné dit les prières particulières à un culte dont celui-ci ne parla jamais au cours des interrogatoires. Puis il rentra dans l'ombre.

Ils voulaient changer la vie et la mélanger à la mort d'une autre façon. Ils préparaient la venue du Supérieur Inconnu. Ils avaient une conception magique du monde et de l'homme. Ils y avaient sacrifié toute la jeunesse de leur pays et offert aux dieux un océan de sang humain. Ils avaient tout fait pour se concilier la Volonté des Puissances. Ils haïssaient la civilisation occidentale moderne, qu'elle soit bourgeoise ou ouvrière, ici son humanisme fade et là son matérialisme borné. Ils devaient vaincre, car ils étaient porteurs d'un feu que leurs ennemis, capitalistes ou marxistes, avaient depuis longtemps laissé mourir chez eux, s'étant endormis dans une idée du destin plate et limitée. Ils seraient les maîtres pour un millénaire, car ils étaient du côté des mages, des grands prêtres, des démiurges… Et voilà qu'ils étaient vaincus, écrasés, jugés, humiliés, par des gens ordinaires, mâchonneurs de chewing-gum ou buveurs de vodka ; des gens sans aucune sorte de délire sacré, aux croyances courtes et aux buts à ras de terre. Des gens du monde de la surface, positifs, rationnels, moraux, hommes simplement humains. Des millions de bonshommes de bonne volonté faisaient échec à la Volonté des chevaliers des ténèbres étincelantes ! À l'est, ces lourdauds, mécanisés, à l'ouest, ces puritains aux os mous, avaient construit en quantité supérieure des tanks, des avions, des canons. Et ils possédaient la bombe atomique, eux qui ne savaient pas ce qu'étaient les grandes énergies cachées ! Et maintenant, comme les escargots après l'averse, sortis de la pluie de fer, des Juges binoclards, des professeurs de droit humanitaire, de vertu horizontale, des docteurs en médiocrité, barytons de l'Armée du Salut, brancardiers de la Croix-Rouge, naïfs braillards des « lendemains qui chantent », venaient à Nuremberg faire des leçons de morale primaire aux Seigneurs, aux moines combattants qui avaient signé le pacte avec les Puissances, aux Sacrificateurs qui lisaient dans le miroir noir, aux alliés de Schamballah, aux héritiers du Graal ! Et ils les envoyaient à la potence en les traitant de criminels et de fous enragés !