Ce que ne pouvaient comprendre les accusés de Nuremberg et leurs chefs qui s'étaient suicidés, c'est que la civilisation qui venait de triompher était, elle aussi et plus sûrement, une civilisation spirituelle, un formidable mouvement qui, de Chicago à Tachkent, entraîne l'humanité vers un plus haut destin. Ils avaient révoqué en doute la Raison et lui avaient substitué la magie. C'est qu'en effet la Raison cartésienne ne recouvre pas le tout de l'homme, le tout de sa connaissance. Ils l'avaient mise en sommeil. Or, le sommeil de la raison engendre les monstres. Ce qui se passait en face, c'est que la raison, non point endormie, mais au contraire poussée à ses extrémités, rejoignait par un chemin plus haut les mystères de l'esprit, des secrets de l'énergie, des harmonies universelles. À force de rationalité exigeante, dans le fantastique apparaît les monstres engendrés par le sommeil de la raison, ils n'en sont que la noire caricature. Mais les juges de Nuremberg, mais les porte-parole de la civilisation victorieuse ne savaient pas eux-mêmes que cette guerre avait été une guerre spirituelle. Ils n'avaient pas de leur propre monde une assez haute vision. Ils croyaient seulement que le Bien l'emporterait sur le Mal, sans avoir vu la profondeur du mal vaincu et la hauteur du bien triomphant. Les mystiques guerriers allemands et japonais s'imaginaient plus magiciens qu'ils ne l'étaient en réalité. Les civilisés qui les avaient battus n'avaient pas pris conscience du sens magique supérieur que prenait leur propre monde. Ils parlaient de la Raison, de la Justice, de la Liberté, du Respect de la Vie, etc., sur un plan qui n'était déjà plus celui de cette deuxième moitié du XXe siècle où la connaissance s'est transformée, où le passage à un autre état de la conscience humaine est devenu perceptible.
Il est vrai que les nazis devaient gagner, si le monde moderne n'avait été que ce qu'il est encore aux yeux de la plupart d'entre nous : l'héritage pur et simple du XIXe siècle matérialiste et scientiste, et de la pensée bourgeoise qui considère la Terre comme un lieu à aménager pour en mieux jouir. Il y a deux diables. Celui qui transforme l'ordre divin en désordre et celui qui transforme l'ordre en un autre ordre, non divin. L'Ordre Noir devait l'emporter sur une civilisation qu'il jugeait tombée au niveau des seuls appétits matériels, enveloppés de morale hypocrite. Mais elle n'était pas que cela. Une figure nouvelle apparaissait au cours du martyre que les nazis lui infligeaient, comme le Visage sur le Saint Suaire. De la montée de l'intelligence dans les masses à la physique nucléaire, de la psychologie des sommets de la conscience aux fusées interplanétaires, une alchimie s'opérait, la promesse se dessinait d'une transmutation de l'humanité, d'une ascension du vivant. Cela ne se voyait peut-être pas de façon évidente, et des esprits à demi profonds regrettaient les temps très anciens de la tradition spirituelle, ayant ainsi partie liée avec l'ennemi par le plus ardent de leur âme, hérissés contre ce monde dans lequel ils ne distinguaient que mécanicité grandissante. Mais dans le même temps, des hommes, comme Teilhard de Chardin, par exemple, avaient les yeux mieux ouverts. Les yeux de la plus haute intelligence et les yeux de l'amour découvrent la même chose, sur des plans différents. L'élan des peuples vers la liberté, le chant de confiance des martyrs, contenaient en germe cette grande espérance archangélique. Cette civilisation, aussi mal jugée de l'extérieur par les mystiques passéistes que de l'intérieur par les progressistes primaires, devait être sauvée. Le diamant raye le verre. Mais le borazon, qui est un cristal synthétique, raye le diamant. La structure du diamant est plus ordonnée que celle du verre. Les nazis pouvaient vaincre. Mais l'intelligence éveillée peut créer en montant des figures de l'ordre plus pures que celles qui brillent dans les ténèbres.
« Quand on me frappe sur la joue, je ne tends pas l'autre joue, je ne tends pas non plus le poing : je tends la foudre. » Il fallait que cette bataille entre les Seigneurs du dessous et les petits bonshommes de la surface, entre les Puissances obscures et l'humanité en progrès, s'achevât à Hiroshima par le signe clair de la Puissance sans discussion.
TROISIÈME PARTIE
L'homme, cet infini
I
UNE INTUITION NOUVELLE
Le Fantastique dans le feu et le sang. – Les barrières de l'incrédulité. – La première fusée. – Bourgeois et ouvriers de la terre. – Les faits faux et la fiction véritable. – Les mondes habités. – Les visiteurs venus d'ailleurs. – Les grandes communications. – Les mythes modernes. – Du réalisme fantastique en psychologie. – Pour une exploration du fantastique intérieur. – Exposé de la méthode. – Une autre conception de la liberté.
Quand je sortis de la cave, Juvisy, la ville de mon enfance, avait disparu. Un épais brouillard jaune recouvrait un océan de gravats d'où montaient des appels et des gémissements. Le monde de mes jeux, de mes amitiés, de mes amours et la plupart des témoins du début de ma vie gisaient sous ce vaste champ lunaire. Un peu plus tard, quand les secours s'organisèrent, les oiseaux, trompés par les projecteurs, revinrent et, croyant au jour, se mirent à chanter dans les buissons couverts de poussière.
Autre souvenir : un matin d'été, trois jours avant la Libération, je me trouvais, avec dix camarades, dans un hôtel particulier proche du bois de Boulogne. Venus de divers camps de jeunesse brusquement désertés, le hasard nous rassemblait dans cette dernière « école de cadres » où l'on continuait de nous apprendre, imperturbablement, tandis que tout changeait dans le bruit des armes et des chaînes, l'art de fabriquer des marionnettes, de jouer la comédie et de chanter. Ce matin-là, debout dans le hall faux gothique, sous la conduite d'un chef de chœur romantique, nous chantions à trois voix un air de folklore : « Donnez-moi de l'eau, donne-moi de l'eau, de l'eau, de l'eau pour mes deux seaux… » Le téléphone nous interrompit. Quelques minutes après, notre maître à chanter nous faisait pénétrer dans un garage. D'autres garçons, mitraillette au poing, en gardaient les issues. Parmi les vieilles voitures et les barils d'huile, gisaient des jeunes hommes, percés de balles, achevés à la grenade : le groupe des résistants torturés par les Allemands à la Cascade du Bois. On avait réussi à reprendre les corps. On avait fait venir des cercueils. Des estafettes étaient parties prévenir les familles. Il fallait laver ces cadavres, éponger les flaques, reboutonner ces vestes et ces pantalons ouverts par les grenades, recouvrir de papier blanc et border dans leur boîte ces assassinés dont les yeux, les bouches et les blessures hurlaient d'effroi, donner à ces visages, à ces corps, un semblant de mort propre, et dans cette odeur de boucherie, l'éponge ou la brosse à la main, nous donnions de l'eau, de l'eau, de l'eau…