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Pierre Mac Orlan, avant cette guerre, voyageait à la recherche du « fantastique social » qu'il trouvait dans le pittoresque des grands ports : bistrots de Hambourg, sous la pluie, quais de la Tamise, faune d'Anvers. Charmante désuétude ! Le fantastique a cessé d'être une affaire d'artiste pour devenir, dans le feu et le sang, l'expérience vécue par le monde civilisé. Le maroquinier de votre rue apparaissait un matin sur le pas de sa porte, une étoile jaune au cœur. Le fils de la concierge recevait de Londres des messages de style surréaliste et portait d'invisibles galons de capitaine. Une guerre secrète de partisans accrochait soudain des pendus aux balcons du village. Plusieurs univers, violemment différents, se superposaient : un souffle du hasard vous faisait passer de l'un à l'autre.

Bergier me raconte :

« Au camp de Mauthausen, nous portions la mention N.N., nuit et brouillard. Aucun de nous ne pensait survivre. Le 5 mai 1945, quand la première jeep Américaine monta la colline, un déporté russe, responsable de la lutte antireligieuse en Ukraine, couché à côté de moi, se souleva sur un coude et s'écria : « Dieu Soit loué ! »

« Tous les hommes valides furent rapatriés en forteresse volante, et c'est ainsi que je me retrouvai, à l'aube du 19, sur l'aérodrome de Heinz, en Autriche. L'avion arrivait de Birmanie. « C'est une guerre mondiale, n'est-ce pas ? » me dit le radio. Il transmit pour moi un message au quartier général allié de Reims, puis me montra l'équipement radar. Il y avait toutes sortes d'appareils dont j'avais cru la réalisation impossible avant l'an 2000. À Mauthausen, les médecins américains m'avaient parlé de la pénicilline. En deux ans, les sciences avaient franchi un siècle. Une idée folle me vint : « Et l'énergie atomique ? » – « On en parle, me dit le radio. C'est assez secret, mais des bruits courent… »

« Quelques heures après, j'étais boulevard de la Madeleine, dans ma tenue rayée. Était-ce Paris ? Était-ce un rêve ? Des gens m'entouraient, posaient des questions. Je me réfugiai dans le métro, téléphonai à mes parents : « Un instant, j'arrive. » Mais je ressortis. C'est plus important que tout. Il fallait d'abord que je retrouve mon lieu favori d'avant-guerre : la librairie américaine Brentano's, avenue de l'Opéra. J'y fis une entrée remarquée. Tous les journaux, toutes les revues, à brassée… Assis sur un banc des Tuileries, je tentai de réconcilier l'univers présent avec celui que j'avais connu. Mussolini avait été pendu à un crochet. Hitler avait flambé. Il y avait des troupes allemandes dans l'île d'Oléron et dans les ports de l'Atlantique. La guerre en France n'était donc pas finie ? Les revues techniques étaient ahurissantes. La pénicilline, c'était donc le triomphe de Sir Alexander Fleming, c'était donc sérieux ? Une nouvelle chimie était née, celle des silicones, corps intermédiaires entre l'organique et le minéral. L'hélicoptère, dont l'impossibilité avait été démontrée en 1940, était construit en série. L'électronique venait de faire des progrès fantastiques. La télévision allait bientôt être aussi répandue que le téléphone. Je débarquais dans un monde fait de mes rêveries sur l'an 2000. Des textes m'étaient incompréhensibles. Qui était ce maréchal Tito ? Et ces Nations unies ? et ce D.D.T. ?

« Brusquement, je me mis à saisir, en chair et en esprit, que je n'étais plus ni prisonnier, ni condamné à mort, et que j'avais tout le temps et toute la liberté pour comprendre et pour agir. J'avais d'abord toute cette nuit, si je voulais… J'ai dû devenir très pâle. Une femme vint vers moi, voulut me conduire chez un médecin. Je me sauvai, courus chez mes parents que je trouvai en larmes. Sur la table de la salle à manger, il y avait des plis apportés par des cyclistes, des télégrammes militaires et civils. Lyon allait donner mon nom à une rue, j'étais nommé capitaine, décoré par divers pays, et une expédition américaine à la recherche d'armes secrètes en Allemagne demandait mon concours. Vers minuit, mon père m'obligea à aller me coucher. Au moment de m'endormir, deux mots latins assaillirent sans raison ma mémoire : magna mater. Le lendemain matin, en me réveillant, je les retrouvai et compris leur sens. Dans l'ancienne Rome les candidats au culte secret de magna mater devaient passer à travers un bain de sang. S'ils survivaient, ils naissaient une seconde fois. »

Dans cette guerre, toutes les portes de communication entre tous les mondes se sont ouvertes. Un formidable courant d'air. Puis la bombe atomique nous a projetés dans l'ère atomique. L'instant suivant, les fusées nous annonçaient l'ère cosmique. Tout devenait possible. Les barrières de l'incrédulité, si fortes au XIXe siècle, venaient d'être sérieusement secouées par la guerre. Maintenant, elles s'effondraient tout à fait.

En mars 1954, Mr. Ch. Wilson, secrétaire américain à la guerre, déclarait : « Les U.S.A., comme la Russie, détiennent désormais le pouvoir d'anéantir le monde entier. » L'idée de la fin des temps pénétrait dans les consciences. Coupé du passé, doutant de l'avenir, l'homme découvrait le présent comme valeur absolue, cette mince frontière comme une éternité retrouvée. Des voyageurs du désespoir, de la solitude et de l'éternel, partaient sur les mers en radeau. Noés expérimentaux, pionniers du prochain déluge, se nourrissant de plancton et de poissons ailés. Dans le même temps, affluaient dans tous les pays des témoignages sur l'apparition des soucoupes volantes. Le ciel se peuplait d'intelligences extérieures. Un petit marchand de sandwiches, du nom d'Adamsky, qui tenait boutique au pied du grand télescope du mont Palomar, en Californie, se baptise professeur, déclare que des Vénusiens lui ont rendu visite, raconte ces entretiens dans un livre qui connaît un des plus grands succès de vente de l'après-guerre et devient le Raspoutine de la cour de Hollande. Dans un monde pareillement visité par le tragique de l'étrange, on peut se demander comment sont faits les gens qui n'ont pas la foi et qui ne veulent pas s'amuser non plus.

Quand on lui parlait de la fin du monde, Chesterton répliquait : « Pourquoi m'inquiéterais-je ? Elle est déjà arrivée plusieurs fois. » Depuis un million d'années que les hommes hantent cette terre, ils ont sans doute connu plus d'une apocalypse. L'intelligence s'est éteinte et rallumée plusieurs fois. Un homme qu'on voit marcher de loin dans la nuit, une lanterne au poing, est alternativement ombre et feu. Tout nous invite à penser que la fin du monde est encore une fois arrivée et que nous faisons un nouvel apprentissage de l'existence intelligente dans un monde nouveau : le monde des grandes masses humaines, de l'énergie nucléaire, du cerveau électronique et des fusées interplanétaires. Peut-être nous faudrait-il une âme et un esprit différents pour cette terre différente.

Le 16 septembre 1959, à 22 h 2, les radios de tous les pays annoncèrent que pour la première fois une fusée lancée de la terre venait de se poser sur la Lune. J'écoutais Radio-Luxembourg. Le speaker donna la nouvelle et enchaîna pour présenter l'émission de variétés diffusée chaque dimanche à cette heure, et qui s'intitule : « La Porte Ouverte… » Je sortis dans le jardin pour regarder la Lune brillante, la Mer de la Sérénité sur laquelle reposaient depuis quelques secondes les débris de la fusée. Le jardinier était dehors, lui aussi. « C'est aussi beau que les Évangiles, Monsieur… » Il donnait spontanément sa vraie grandeur à la chose, il plaçait l'événement dans sa dimension. Je me sentais vraiment proche de cet homme-là, de tous les hommes simples qui levaient le visage vers le ciel, à cette minute, en proie à l'émerveillement, à une vaste et confuse émotion. « Heureux l'homme qui perd la tête, il la retrouvera au ciel ! » Et en même temps, je me sentais extrêmement loin des gens de mon milieu, de tous ces écrivains, philosophes et artistes qui se refusent à de tels enthousiasmes sous prétexte de lucidité et de défense de l'humanisme. Mon ami Jean Dutourd, par exemple, remarquable écrivain amoureux de Stendhal, m'avait dit quelques jours avant : « Voyons, restons sur la terre, ne nous laissons pas distraire par ces trains électriques pour adultes. » Un autre ami très cher, Jean Giono, que j'avais été voir à Manosque, m'avait raconté que, passant par Colmar-les-Alpes, un dimanche matin, il avait vu le capitaine de gendarmerie et le curé jouer aux grâces sur le parvis de l'église. « Tant qu'il y aura des curés et des capitaines de gendarmerie qui joueront aux grâces, il y aura place ici-bas pour le bonheur et nous y serons mieux que sur la Lune… » Eh bien, tous mes amis étaient des bourgeois attardés dans un monde où les hommes, sollicités par d'immenses projets à l'échelle du cosmos, commencent à se sentir ouvriers de la terre. « Restons sur la terre ! » disaient-ils. Ils réagissaient comme les canuts de Lyon quand on découvrit le métier à tisser : ils craignaient de perdre leur emploi. Dans l'ère où nous entrons, mes amis écrivains sentent que les perspectives sociales, morales, politiques, philosophiques de la littérature humaniste, du roman psychologique, apparaîtront bientôt comme insignifiantes. Le grand effet de la littérature dite moderne, c'est qu'elle nous empêche d'être réellement modernes. Ils ont beau se faire croire qu'ils écrivent « pour tout le monde », ils sentent que les temps sont proches où l'esprit des masses sera attiré par de grands mythes, par le projet de formidables aventures, et où, en continuant à écrire leurs petites histoires « humaines », ils décevront les gens avec des faits faux au lieu de leur conter des fictions véritables.