À la question : « Sommes-nous seuls ? » vient s'ajouter la question : « Sommes-nous les derniers ? » L'évolution s'arrête-t-elle à l'homme ? Le Supérieur n'est-il pas déjà en formation ? N'est-il pas déjà parmi nous ? Et ce Supérieur, faut-il d'ailleurs l'imaginer comme un individu, ou comme un être collectif, comme la masse humaine tout entière en train de fermenter et de coaguler, tout entière entraînée vers une prise de conscience de son unité et de son ascension ? À l'ère des masses, l'individu meurt, mais c'est la mort salvatrice de la tradition spirituelle : mourir pour naître enfin. Il meurt à la conscience psychologique pour naître à la conscience cosmique. Il sent s'exercer sur lui une formidable pression : mourir en y résistant ou mourir en lui obéissant. Du côté du refus, de la résistance, est la mort totale, car il s'agit de l'agencement de la multitude pour la création d'un psychisme unanime régi par la conscience du Temps, de l'Espace et l'appétit de la Découverte.
À y regarder de près, tout cela reflète mieux le fond des pensées et des inquiétudes de l'homme d'aujourd'hui, que les analyses du roman néo-naturaliste ou les études politico-sociales ; on s'en apercevra bientôt, quand ceux qui usurpent la fonction de témoin et voient les choses nouvelles avec des yeux anciens, seront foudroyés par les faits.
À chaque pas, dans ce monde ouvert sur l'étrangeté, l'homme voit surgir des points d'interrogation aussi démesurés que l'étaient les animaux et les végétaux antédiluviens. Ils ne sont pas à sa taille. Mais quelle est la taille de l'homme ? La sociologie et la psychologie ont évolué beaucoup moins vite que la physique et les mathématiques. C'est l'homme du XIXe siècle qui se trouve subitement en présence d'un monde autre. Mais l'homme de la sociologie et de la psychologie du XIXe siècle est-il l'homme véritable ? Rien n'est moins sûr. Après la révolution intellectuelle suscitée par le Discours de la Méthode, après la naissance des sciences et de l'esprit encyclopédique, après le vaste apport du rationalisme et du scientisme optimiste du XIXe, nous nous trouvons en un moment où l'immensité et la complexité du réel qui vient d'être mis à jour devraient nécessairement modifier ce que nous pensions jusqu'ici de la nature de la connaissance humaine, bouleverser les idées acquises sur les rapports de l'homme avec sa propre intelligence, – en un mot exiger une attitude d'esprit très différente de ce que nous nommions hier encore l'attitude moderne. À une invasion du fantastique extérieur devrait correspondre une exploration du fantastique intérieur. Y a-t-il fantastique intérieur ? Et ce que l'homme a fait, ne serait-ce pas la projection de ce qu'il est ou deviendra ?
C'est donc à cette exploration du fantastique intérieur que nous allons procéder. Ou, tout au moins, nous allons nous efforcer de faire sentir que cette exploration serait nécessaire, et esquisser une méthode.
Naturellement nous n'avons ni le temps ni les moyens de nous livrer à des mesures et expérimentations qui nous sont apparues comme souhaitables et qui seront peut-être tentées par des chercheurs mieux qualifiés. Mais le propre de notre travail n'était pas de mesurer et d'expérimenter. Il était, ici, comme dans tout ce gros ouvrage, de recueillir des faits et des rapports entre les faits, que la science officielle néglige parfois ou auxquels elle refuse le droit d'exister. Cette manière de travailler peut paraître insolite et prêter à la suspicion. Elle a pourtant été à l'origine de grandes découvertes. Darwin, par exemple, n'a pas agi autrement, collectionnant et comparant des informations négligées. La théorie de l'évolution est née de cette collecte apparemment aberrante. De même, et toutes proportions gardées, avons-nous vu naître au cours de notre travail une théorie de l'homme intérieur véritable, de l'intelligence totale et de la conscience éveillée.
Ce travail est incomplet : il nous aurait fallu dix ans de plus. En outre, nous n'en donnons qu'un résumé, ou plutôt une image, afin de ne point rebuter, car c'est sur la fraîcheur d'esprit du lecteur que nous comptons, ayant toujours tenté de maintenir le nôtre dans ce climat.
Intelligence totale, conscience éveillée, il nous semble bien que l'homme se dirige vers ces conquêtes essentielles, au sein de ce monde en pleine renaissance et qui semble d'abord exiger de lui le renoncement à la liberté. Mais la liberté pour quoi faire ? demandait Lénine. La liberté de n'être que ce qu'il était, lui est en effet peu à peu retirée. C'est la liberté de devenir autre, de passer à un état supérieur d'intelligence et de conscience, qui lui sera bientôt seule accordée. Cette liberté-là n'est pas d'essence psychologique, mais mystique, tout au moins si l'on se réfère aux schémas anciens, au langage d'hier. En un certain sens, nous pensons que le fait de civilisation est que la démarche dite mystique s'étend, sur cette terre fumante d'usines et vibrante de fusées, à l'humanité entière. On verra que cette démarche est pratique, qu'elle est, en quelque sorte, le « second souffle » nécessaire aux hommes pour obéir à l'accélération du destin de la Terre.
« Dieu nous a créés le moins possible. La liberté, ce pouvoir d'être cause, cette faculté du mérite, veut que l'homme se refasse lui-même. »
II
LE FANTASTIQUE INTÉRIEUR
Des pionniers : Balzac, Hugo, Flammarion. – Jules Romains et la plus vaste question. – La fin du positivisme. – Qu'est-ce que la parapsychologie ? – Des faits extraordinaires et des expériences certaines. – L'exemple du Titanic. – Voyance. – Précognition et rêve. – Parapsychologie et psychanalyse. – Notre travail exclut le recours à l'occultisme et aux fausses sciences. – À la recherche de la machinerie des profondeurs.
Le critique littéraire et philosophe Albert Béguin soutenait que Balzac était un visionnaire bien plutôt qu'un observateur. Cette thèse me semble exacte. Dans une nouvelle admirable, Le Réquisitionnaire, Balzac voit la naissance de la parapsychologie, qui se produira dans la deuxième moitié du XXe siècle et tentera de fonder comme science exacte l'étude des « pouvoirs psychiques » de l'homme :
« À l'heure précise où Mme de Dey mourait à Carentan, son fils était fusillé dans le Morbihan. Nous pouvons joindre ce fait tragique à toutes les observations sur les sympathies qui méconnaissent les lois de l'espace ; documents que rassemblent avec une savante curiosité quelques hommes de solitude, et qui serviront un jour à asseoir les bases d'une science nouvelle à laquelle il a manqué jusqu'à ce jour un homme de génie. »
En 1891, Camille Flammarion déclarait(86): « Notre fin de siècle ressemble un peu à celle du siècle précédent. L'esprit se sent fatigué des affirmations de la philosophie qui se qualifie de positive. On croit deviner qu'elle se trompe… « Connais-toi toi-même ! » disait Socrate. Depuis des milliers d'années, nous avons appris une immense quantité de choses, excepté celle qui nous intéresse le plus. Il semble que la tendance actuelle de l'esprit humain soit enfin d'obéir à la maxime socratique. »
Chez Flammarion, à l'observatoire de Juvisy, Conan Doyle venait de Londres, une fois par mois, étudier avec l'astronome des phénomènes de voyance, d'apparitions, de matérialisations, d'ailleurs douteux. Flammarion croyait aux fantômes et Conan Doyle collectionnait des « photographies de fées ». La « science nouvelle » pressentie par Balzac n'était pas née, mais sa nécessité apparaissait.
Victor Hugo avait dit superbement dans sa bouleversante étude sur William Shakespeare : « Tout homme a en lui son Pathmos. Il est libre d'aller ou de ne point aller sur cet effrayant promontoire de la pensée d'où l'on aperçoit les ténèbres. S'il n'y va point, il reste dans la vie ordinaire, dans la conscience ordinaire, dans la vertu ordinaire, dans la foi ordinaire, dans le doute ordinaire, et c'est bien. Pour le repos intérieur, c'est évidemment le mieux. S'il va sur cette cime, il est pris. Les profondes vagues du prodige lui ont apparu. Nul ne voit impunément cet océan-là… Il s'obstine à cet abîme attirant, à ce sondage de l'inexploré, à ce désintéressement de la terre et de la vie, à cette entrée dans le défendu, à cet effort pour tâter l'impalpable, à ce regard sur l'invisible, il y revient, il y retourne, il s'y accoude, il s'y penche, il y fait un pas, puis deux, et c'est ainsi qu'on pénètre dans l'impénétrable, et c'est ainsi qu'on s'en va dans l'élargissement sans bornes de la condition infinie. »