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C'est, quant à moi, en 1939 que j'eus la vision précise d'une science qui, venant apporter sur l'homme intérieur des témoignages irrécusables, contraindrait bientôt l'esprit à une réflexion nouvelle sur la nature de la connaissance et, de proche en proche, aboutirait à modifier les méthodes de toute la recherche scientifique, dans tous les domaines. J'avais dix-neuf ans, et la guerre me saisissait alors que j'avais décidé de consacrer ma vie à l'établissement d'une psychologie et d'une physiologie des états mystiques. À ce moment, je lus dans La Nouvelle Revue Française un essai de Jules Romains : « Réponse à la plus vaste question », qui vint inespérément renforcer ma position. Cet essai était, lui aussi, prophétique. Après la guerre naissait en effet une science du psychisme, la parapsychologie, qui est aujourd'hui en plein développement, tandis qu'à l'intérieur même des sciences officielles, comme les mathématiques ou la physique, l'esprit, en quelque sorte, changeait de plan.

« Je crois, écrivait Jules Romains, que la principale difficulté pour l'esprit humain, c'est encore moins d'atteindre des conclusions vraies dans un certain ordre ou dans certaines directions, que de découvrir le moyen d'accorder ensemble les conclusions auxquelles il arrive en travaillant sur divers ordres de réalité, ou en s'engageant dans diverses directions qui varient selon les époques. Par exemple, il lui est très difficile de mettre d'accord les idées, en elles-mêmes très exactes, auxquelles l'a conduit la science moderne travaillant sur les phénomènes physiques, avec les idées, peut-être très valables aussi, qu'il avait trouvées aux époques où il s'occupait davantage des réalités spirituelles ou psychiques, et dont se réclament encore aujourd'hui ceux qui à l'écart des méthodes physiques, se consacrent à des recherches dans l'ordre spirituel ou psychique. Je ne pense pas du tout que la science moderne, qu'on accuse souvent de matérialisme, soit menacée d'une révolution qui ruinerait les résultats dont elle est sûre (seules peuvent être menacées les hypothèses trop générales ou prématurées dont elle n'est pas sûre). Mais elle peut se trouver un jour en face de résultats si cohérents, si décisifs, atteints par les méthodes appelées en gros “psychiques”, qu'il lui sera impossible de les tenir, comme elle le fait maintenant, pour nuls et non avenus. Beaucoup de gens s'imaginent qu'à ce moment-là les choses s'arrangeront facilement, la science dite “positive” n'ayant alors qu'à conserver paisiblement son domaine actuel, et qu'à laisser se développer hors de ses frontières des connaissances tout autres, qu'elle traite actuellement de pures superstitions ou qu'elle relègue dans “l'inconnaissable”, en les abandonnant dédaigneusement à la métaphysique. Mais les choses ne se passeront pas si commodément. Plusieurs des résultats les plus importants de l'expérimentation psychique, le jour où ils seront confirmés – s'ils doivent l'être – et s'appelleront officiellement des “vérités”, viendront attaquer la science positive à l'intérieur de ses frontières ; et il faudra bien que l'esprit humain, qui jusqu'ici, par peur des responsabilités, fait semblant de ne pas voir le conflit, se décide à opérer un arbitrage. Ce serait une crise très grave, aussi grave que celle qu'a provoquée l'application des découvertes physiques à la technique industrielle. La vie même de l'humanité en serait changée. Cette crise, je la crois possible, probable, et même assez prochaine. »

Un matin d'hiver, j'accompagnais un ami à la clinique où l'on devait l'opérer d'urgence. Il faisait à peine jour et nous marchions sous la pluie, guettant avec angoisse un taxi. La fièvre envahissait mon ami chancelant qui, soudain, me désigna du doigt, sur le trottoir, une carte à jouer couverte de boue.

« Si c'est un Joker, dit-il, c'est que tout ira bien. »

Je ramassai la carte et la retournai. C'était un Joker.

La parapsychologie tente de systématiser l'étude des faits de cette nature, par accumulation expérimentale. L'homme normal est-il doué d'un pouvoir qu'il n'utilise presque jamais, simplement, semble-t-il, parce qu'on l'a persuadé qu'il ne l'avait pas ? Une expérimentation réellement scientifique paraît bien éliminer la notion de hasard. J'ai eu l'occasion de participer, en compagnie, notamment, d'Aldous Huxley, au Congrès international de parapsychologie de 1955, puis de suivre les travaux engagés dans cette recherche. Il ne saurait être question de douter du sérieux de ces travaux. Si la science n'accueillait pas avec une réticence d'ailleurs légitime les poètes, la parapsychologie pourrait puiser une excellente définition chez Apollinaire :

Tout le monde est prophète, mon cher André Billy,

Mais il y a si longtemps qu'on fait croire aux gens

Qu'ils n'ont aucun avenir et qu'ils sont ignorants à jamais

Et idiots de naissance

Qu'on en a pris son parti et que nul n'a même idée

De se demander s'il connaît l'avenir ou non.

Il n'y a pas d'esprit religieux dans tout cela

Ni dans les superstitions ni dans les prophéties

Ni dans tout ce que l'on nomme occultisme

Il y a avant tout une façon d'observer la nature

Et d'interpréter la nature

Qui est très légitime(87).

L'expérimentation parapsychologique semble prouver qu'il existe, entre l'univers et l'homme, des rapports autres que ceux établis par les sens habituels. Tout être humain normal pourrait percevoir des objets à distance ou à travers les murs, influencer le mouvement des objets sans les toucher, projeter ses pensées et ses sentiments dans le système nerveux d'un autre être humain, et enfin avoir parfois connaissance d'événements à venir.

Sir H.R. Haggard, écrivain anglais, mort en 1925, donna, dans son roman, Maiwa's Revenge, une description détaillée de l'évasion d'Allan Quatermain, son héros. Celui-ci est capturé par les sauvages alors qu'il franchit une paroi rocheuse. Ses poursuivants le retiennent par un pied : il se libère en tirant sur eux un coup de pistolet, parallèlement à sa jambe droite. Quelques années après la publication du roman, un explorateur anglais se présentait chez Haggard. Il venait spécialement de Londres demander à l'écrivain comment celui-ci avait appris son aventure dans tous ses détails, car il n'en avait parlé à personne et tenait à cacher ce meurtre.

Dans la bibliothèque de l'écrivain autrichien Karl Hans Strobi, mort en 1946, son ami Willy Schrodter fit la découverte suivante : « J'ouvris ses propres ouvrages, rangés sur un rayon. De nombreux articles de presse étaient placés entre les pages. Ce n'étaient pas des critiques, comme je le crus tout d'abord, mais des faits divers. Je m'aperçus en frissonnant qu'ils relataient des événements décrits longtemps à l'avance par Strobi. »