Un homme apparut sur l’écran. Il était trempé de sueur et ses yeux avaient une expression poignante.
— C’est vous, Kerk ? Ramenez le vaisseau immédiatement. Nous avons besoin de sa puissance de feu au périmètre. L’enfer tout entier s’est déchaîné contre nous il y a une minute, une attaque générale venant de tous les côtés à la fois, la plus violente que nous ayons jamais connue.
— Comment ça ? Martela Kerk, incrédule. La guerre est finie. Nous les avons éliminés, nous avons détruit leur quartier général complètement.
— La guerre continue comme jamais auparavant, aboya son interlocuteur. Je ne sais pas ce que vous avez fait, mais ici, les démons de la planète se sont déchaînés. Ce n’est plus le moment de parler, ramenez le vaisseau.
Kerk se retourna lentement vers Jason, le visage torturé par une haine animale, incontrôlée.
— C’est vous. C’est votre faute. J’aurais dû vous tuer dès le premier jour. Je suis sûr maintenant que j’aurais dû le faire. Vous avez été un véritable cauchemar, répandant la mort dans toutes les directions. Je savais que vous aviez tort, mais j’ai laissé vos belles phrases me convaincre. Et voilà le résultat. Tout d’abord vous tuez Welf. Ensuite vous assassinez les hommes du groupe d’attaque. Et maintenant ce combat sur le périmètre – tous ceux qui mourront là-bas auront été tués par vous.
Kerk s’avança vers Jason, pas à pas, le visage déformé de haine. Jason recula jusqu’à ce qu’il se trouvât dans l’impossibilité d’aller plus loin, appuyé contre le placard à cartes. La main de Kerk jaillit, ouverte comme pour une claque. Bien que Jason se laissât porter au moment où il la reçut, la gifle le secoua et l’envoya valser de toute sa longueur sur le plancher. Le bras appuyé contre le placard à cartes, il saisit l’un des tubes lourds qui contenaient les guides de trajectoire.
Il le sortit de son logement et, le prenant à deux mains, l’envoya de toutes ses forces sur le visage de Kerk. Le front s’ouvrit et du sang coula de la blessure. Mais cela n’arrêta pas l’homme. Son sourire ne contenait aucune pitié lorsqu’il se pencha et remit Jason sur ses pieds.
— Défends-toi, dit-il. Je n’en aurai que plus de plaisir à te tuer.
Il leva son bras, brandissant un poing de granit qui allait arracher la tête de Jason de ses épaules.
— Allez-y, répondit Jason en s’immobilisant. Tuez-moi. Vous y arriveriez facilement, mais n’appelez pas cela justice. Welf est mort pour me sauver. Mais les hommes qui étaient sur l’île sont morts à cause de votre stupidité. Je voulais la paix et vous vouliez la guerre. Et vous l’avez eue. Tuez-moi pour calmer votre conscience car vous êtes incapable d’affronter la vérité.
Kerk envoya son poing en avant avec un cri de rage.
Méta lui attrapa le bras et s’y suspendit avant que le coup ait pu porter. Ils tombèrent tous les deux, étouffant à moitié Jason.
— Vous n’avez pas le droit, cria-t-elle. Jason ne voulait pas que ces hommes descendent dans la caverne. C’est vous qui les y avez envoyés. Vous ne pouvez pas le tuer pour ça.
Kerk, explosant de rage, n’entendait plus. Il porta son attention sur Méta, essayant de l’éloigner. C’était une femme et sa force souple ne pouvait inquiéter le colosse. Mais c’était une Pyrrusienne et elle fit ce qu’aucun étranger n’aurait pu faire. Elle le retint pendant un moment, endiguant la furie de son attaque jusqu’à ce qu’il pût se libérer et la jeter de côté. Il ne lui fallut pas longtemps mais ce fut suffisant pour que Jason atteignît la porte.
Il la franchit en trébuchant et la verrouilla derrière lui. À peine l’avait-il fait que Kerk se précipita dessus de tout son poids. Le métal grinça et plia, commençant à céder. L’un des gonds était arraché et l’autre ne tenait plus que par miracle. Il lâcherait à la seconde poussée.
Jason n’attendit pas. Aucune porte de ce vaisseau ne pouvait résister à la force du Pyrrusien. Aussi vite qu’il le put, Jason descendit le corridor. Il n’était en sécurité nulle part sur ce vaisseau, ce qui signifiait qu’il devait le quitter. Les engins de sauvetage se trouvaient un peu plus loin.
Il avait déjà pensé à ces engins, tout en n’ayant jamais envisagé une telle situation. C’était l’unique solution, bien que Méta lui eût affirmé qu’ils n’étaient pas alimentés en combustible.
Les Pyrrusiens n’avaient que ce vaisseau. Méta lui avait dit une fois qu’ils avaient toujours envisagé d’en acheter un autre, mais ne l’avaient jamais fait. Il y avait toujours eu au dernier moment des dépenses de guerre plus urgentes. Un seul vaisseau leur suffisait en pratique. La seule difficulté résidait dans le fait qu’ils devaient le garder opérationnel s’ils ne voulaient pas que la cité meure. Sans approvisionnements, ils auraient été liquidés en quelques mois. L’équipage du vaisseau ne pouvait donc pas concevoir de l’abandonner.
D’où l’inutilité de laisser en permanence du carburant dans les engins de sauvetage. Pas dans tous en tout cas. Car il était raisonnable de penser qu’au moins l’un d’entre eux avait suffisamment de carburant pour des vols courts en vue desquels il eût été vain de prendre le gros vaisseau. Mais si l’un des engins avait du carburant – lequel des six ? Jason n’avait pas le temps de les inspecter tous. Il devait tomber juste du premier coup.
Il supposa que l’engin le plus susceptible d’être employé devait être celui qui était le plus proche de la salle des commandes. Il s’y précipita. Sa vie dépendait d’une hypothèse.
Derrière lui, la porte s’ouvrit avec bruit. Kerk hurla et se lança en avant. Jason se jeta dans l’engin de sauvetage en courant aussi vite que lui permettait la pesanteur double. Il attrapa des deux mains la poignée de lancement de secours et la tira à lui.
Une sonnerie d’alarme se fit entendre et le hublot se referma brutalement, littéralement sous le nez de Kerk. Seuls ses réflexes de Pyrrusien lui épargnèrent d’être écrasé.
Les fusées de lancement éclatèrent et détachèrent l’engin du vaisseau porteur. Leur brève accélération envoya Jason au tapis, puis il se sentit flotter alors que l’engin entamait une chute libre.
À cet instant, Jason sut qu’il allait mourir. Sans carburant, l’engin allait tomber dans la jungle au-dessous de lui, éclater en mille morceaux au moment de l’impact. Il n’y avait plus d’espoir.
Puis soudain les fusées s’illuminèrent et il tomba tête en avant. Il se releva, se frottant le visage avec un soupir de soulagement. Il y avait bien du carburant dans les réservoirs – le retard de mise à feu faisait partie de la procédure de lancement. Il fallait maintenant piloter. Il s’assit dans le fauteuil, devant les instruments.
L’altimètre avait fait parvenir des informations au pilote automatique qui avait stabilisé l’engin en un vol parallèle au sol. Comme toutes les commandes de tous les engins de sauvetage, celles-ci étaient extrêmement simples afin que des novices pussent les utiliser. Le pilote automatique ne pouvait pas être débranché. Il agissait en même temps que les commandes manuelles, et assouplissait les manœuvres trop brutales. Jason tira le volant de commande afin de tourner vers la droite en virage serré et le pilote automatique le transforma en courbe régulière de grand rayon.
Il put voir par le hublot le vaisseau qui rectifiait sa trajectoire en un virage beaucoup plus serré. Jason ne savait pas qui était aux commandes ni quelles étaient les intentions du pilote, mais il ne voulut prendre aucun risque. Il poussa le volant en avant afin de piquer et jura lorsqu’il n’obtint qu’une descente molle. Le vaisseau pouvait manœuvrer à son gré. Il plongea brutalement vers l’engin. La tourelle avant fit feu et une explosion se produisit à la proue du petit appareil. Le dispositif de pilotage automatique s’enraya et la descente se transforma en piqué brutal. Jason vit la jungle se précipiter vers lui.