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Et l'enveloppe ! C'était peut-être encore pire. Pourquoi l'avait-elle prise? Certes, il y avait son nom dessus et elle s'était dit que c'était un peu la sienne. Malgré ça, elle se sen tait une voleuse. En plus elle avait par cet acte clairement signalé sa présence.

Sophie sortit une petite feuille de l'enveloppe où était écrit :

Qu 'est-ce qui vient d'abord ? La poule ou l'idée de la poule ?

L'homme a-t-il des idées innées ?

Quelle est la différence entre une plante, un animal et un être humain ?

Pourquoi pleut-il ?

Que faut-il à l'hommepour qu 'il mène une vie heureuse ?

Sophie ne pouvait pas réfléchir à ces questions immédiate ment, mais elle supposa qu'elles avaient à voir avec le pro chain philosophe. N'était-ce pas celui qui s'appelait Aristote?

Apercevoir la haie après avoir couru des kilomètres dans la forêt, c'était comme toucher au rivage après un naufrage. Ça faisait une drôle d'impression de voir la haie de l'autre côté. Une fois seulement qu'elle eut rampé dans sa cabane, elle regarda sa montre. Elle indiquait dix heures et demie. Elle

rangea la grande enveloppe dans la boîte à gâteaux avec les autres feuilles. Quant au petit mot avec les nouvelles ques tions, elle le glissa dans son collant.

Sa mère était au téléphone quand elle poussa la porte de la maison. A la vue de Sophie, elle raccrocha aussitôt :

D'où sors-tu comme ça, Sophie?

Je... j'ai fait un petit tour en forêt, bégaya-t-elle.

Ça alors ! Comme si ça ne se voyait pas !

Sophie ne répondit pas, sa robe ruisselait d'eau.

Je téléphonaisjustement à Jorunn...

A Jorunn ?

Sa mère alla lui chercher des vêtements secs et fut à deux doigts de découvrir le petit mot du professeur de philosophie avec les questions. Puis elles s'installèrent dans la cuisine et sa mère lui prépara un chocolat chaud.

Tu étais avec lui ? lui demanda-t-elle aussitôt.

Avec lui ?

Oui, avec lui. Avec ton espèce de... « lapin ».

Sophie fit non de la tête.

Mais qu'est-ce que vous faites quand vous êtes ensemble, Sophie? Pourquoi es-tu trempée comme ça?

Sophie gardait les yeux fixés sur la table, mais au fond d'elle-même ne pouvait s'empêcher de trouver la situation plutôt comique. Pauvre Maman, c'était donc pour ça qu'elle se faisait du souci.

Elle refit un signe négatif de la tête, ce qui eut pour effet de provoquer une avalanche de nouvelles questions.

Maintenant j'exige de connaître la vérité. Tu es sortie cette nuit, n'est-ce pas? Pourquoi as-tu gardé ta robe pour dormir? Est-ce que tu es redescendue et t'es faufilée dehors dès que je me suis couchée? Tu oublies que tu n'as que quatorze ans, Sophie. J'exige de savoir avec qui tu sors.

Sophie fondit en larmes. Et se mit à lui expliquer. Elle était encore sous le coup de la peur, et généralement quand on a peur, on dit la vérité.

Elle lui raconta qu'elle s'était réveillée tôt et était partie

se balader dans la forêt. Elle parla aussi du chalet et du bateau, sans oublier le drôle de miroir. Mais elle réussit à cacher tout ce qui avait trait au cours de philosophie propre ment dit. Elle ne dit pas un mot non plus du portefeuille vert. Elle ne savait pas trop pourquoi aujuste, mais elle sen tait qu'il fallait qu'elle garde pour elle toute l'histoire avec Hilde.

Sa mère l'entoura affectueusement de ses bras. Sophie comprit qu'elle la croyait enfin.

Je n'ai pas de petit ami, avoua-t-elle en pleurnichant, j'ai jus te dit ça parce que tu étais si inquiète à cause de ce que je racontais sur le lapin blanc.

Alors comme ça tu es alléejusqu'au chalet du major, reprit sa mère toute pensive.

Au chalet du major? demanda Sophie en ouvrant de grands yeux.

La petite maison que tu as découverte dans la forêt a été surnommée « le chalet du major » ou Majorstua, si tu pré fères, parce qu'un vieux major a vécu là, il y a bien long temps de ça. Il était un peu bizarre, disons un peu fou, Sophie. Mais à quoi bon penser à lui maintenant? Ça fait une éternité que plus personne n'habite le chalet.

C'est ce que tu crois. Mais il y a un philosophe qui y habite à présent.

Ecoute, ne te laisse pas encore une fois emporter par ton imagination !

Sophie resta dans sa chambre à réfléchir à tout ce qui lui était arrivé. Sa tête bourdonnait comme un cirque en pleine effervescence avec des éléphants au pas lourd, des clowns facétieux, des trapézistes intrépides et des singes apprivoisés. Une image ne cessait de la poursuivre : celle de la petite barque avec une des rames à la dérive sur le lac tout au fond de la forêt... quelqu'un en avait pourtant besoin pour rentrer chez lui...

Elle savait que le professeur de philosophie ne lui ferait aucun mal et qu'il lui pardonnerait s'il apprenait que c'était

elle qui était entrée dans le chalet. Mais elle avait rompu le pacte. Etait-ce ainsi qu'on remerciait quelqu'un de vous ins truire en philosophie ? Comment se rattraper après une sottise pareille ?

Sophie sortit le papier à lettres rose et se mit à écrire :

Cher philosophe,

C'est moi qui suis venue au chalet tôt dimanche matin. Je voulais tellement vous rencontrer pour dis cuter plus précisément de quelques points de vue phi losophiques. Je suis pour l'instant une fan de Platon, mais je ne suis pas si sûre qu 'il ait raison de croire que les idées ou les modèles d'images existent dans une autre réalité. Ils existent bien sûr dans notre âme, mais cela est, à mon humble et provisoire avis, une tout autre histoire. Je dois aussi vous avouer ne pas encore être tout à fait convaincue que notre âme soit immor telle. Personnellement, je n 'ai en tout cas aucun souve nir de mes vies antérieures. Si vous pouviez me convaincre que l'âme de ma grand-mère défunte est heureuse dans le monde des idées, je vous en serais très reconnaissante.