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Votre élève sincèrement intéressée,

Sophie.

Sophie relut la lettre deux fois avant de la glisser dans l'enveloppe. Elle lui paraissait en tout cas moins solennelle que la précédente lettre qu'elle avait écrite. Avant de des cendre à la cuisine chiper un morceau de sucre, elle ressortit la feuille avec les exercices intellectuels de la journée.

Qu'est-ce qui vient d'abord : la poule ou l'idée de la poule ? La question semblait au premier abord aussi ardue que le vieux problème de la poule et de l'œuf. Sans œuf, il n'y avait pas de poule, mais sans poule il n'y avait pas d'œuf non plus. Etait-ce aussi embrouillé pour trouver si c'était la poule ou l'idée de la poule qui venait d'abord au monde? Sophie comprenait ce qu'avait voulu dire Platon : l'idée de la poule existait dans le monde des idées bien avant qu'on ne trouve la moindre poule dans le monde des sens. Selon Platon, l'âme avait « vu » l'idée de la poule avant qu'elle ne s'incarne dans un corps. Mais n'était-ce pas précisément sur ce point qu'elle n'était plus d'accord avec Platon? Comment un être humain qui n'auraitjamais vu de vraie poule ni aucune image de poule pourrait-il se faire une

« idée » de ce qu'est une poule? Cela l'amena à considérer la question suivante :

L'homme a-t-il des idées innées ? Rien de moins évident, pensa-t-elle. On ne pouvait guère prêter à un nouveau-né des pensées très élaborées. D'un autre côté, on ne pouvait être aussi catégorique, car un enfant n'avait pas nécessairement la tête vide parce qu'il ne savait pas parler. Cependant, il faut bien d'abord voir les choses au monde avant de savoir quelque chose à leur sujet?

Quelle est la différence entre une plante, un animal et un être humain ? Les différences sautaient aux yeux. Sophie ne croyait pas par exemple qu'une plante ait une quelconque vie affective. Avait-on jamais entendu parler des peines de cœur d'une jacinthe des bois? Une plante pousse, puise de la nour riture et produit de petites graines qui lui permettent de se reproduire. Il n'y avait pas grand-chose à ajouter à cela. Mais Sophie se rendit compte que cela aurait tout aussi bien pu être dit pour un animal ou un homme. Les animaux avaient certes des qualités particulières en plus. Ils pouvaient se déplacer (avait-on jamais vu une rose courir un cent mètres?). Quant aux différences entre les animaux et les hommes, c'était plus difficile à cerner. Les hommes pou vaient penser, mais les animaux aussi, non ? Sophie était per suadée que son chat Sherekan pouvait penser. Il savait en tout cas agir de façon très calculée. Mais de là à se poser des problèmes philosophiques... Un chat s'interrogeait-il sur la différence entre une plante, un animal et un être humain ? Certainement pas ! Un chat pouvait se montrer heureux ou contrarié, mais se demandait-il s'il existe un dieu ou s'il a une âme immortelle? Sophie en vint à la conclusion que c'était fort peu probable. Mais il fallait faire ici les mêmes réserves qu'à la question précédente concernant les idées innées, puisqu'il était aussi difficile de discuter de ces pro blèmes avec un chat qu'avec un nouveau-né.

Pourquoi pleut-il ? Sophie haussa les épaules. Là, ce n'était pas sorcier : il pleut parce que la mer devient de la vapeur d'eau et que les nuages s'assemblent pour donner de la pluie.

Elle le savait depuis le cours élémentaire. On pouvait bien sûr dire aussi qu'il pleuvait pour que les plantes et les animaux puissent pousser. Mais est-ce que c'était vrai? Un arc-en-ciel avait-il vraiment un but?

La dernière question avait en tout cas à voir avec la fina lité : Que faut-il à l'homme pour qu'il mène une vie heu reuse ? Le professeur de philosophie en avait parlé tout au début du cours. Tous les hommes ont besoin de nourriture, de chaleur, d'amour et de tendresse. Voilà qui semblait consti tuer la première condition pour mener une vie heureuse. Puis il avait fait remarquer que tous les hommes avaient besoin d'une réponse à certains problèmes philosophiques qu'ils se posaient. Par ailleurs, exercer un métier qu'on aime semblait un élément important. Si l'on détestait par exemple la circu lation, autant ne pas choisir d'être chauffeur de taxi. Et si l'on n'aimait pas spécialement faire ses devoirs, autant ne pas devenir professeur. Sophie aimait bien les animaux et elle se serait bien vue vétérinaire. Nul besoin de décrocher le gros lot au loto pour mener une vie heureuse. Bien au contraire. N'y avait-il pas un proverbe qui disait que « l'oisiveté est mère de tous les vices » ?