Elle se leva et commença à ranger ce qui restait de la fête philosophique.
— Quelqu'un veut encore du café ?
Contrepoint
... deux ou plusieurs chants dont les lignes mélodiques se superposent...
Hilde se redressa dans son lit. Ainsi se terminait donc l'his toire de Sophie et d'Alberto. Que s'était-il passé au juste?
Pourquoi son père avait-il écrit ce dernier chapitre ? Etait- ce seulement pour faire étalage du pouvoir qu'il exerçait sur le monde de Sophie ?
Plongée dans ses pensées, elle alla s'habiller dans la salle de bains. Elle avala rapidement son petit déjeuner et descendit s'installer dans la balancelle du jardin.
Elle était d'accord avec Alberto pour dire que la seule chose sensée de toute la fête avait été son discours. Son père voulait-il sous-entendre que le monde de Hilde était aussi chaotique que la fête de Sophie ? Ou son monde à elle aussi allait-il finir par se volatiliser?
Oui, ces deux-là, Sophie et Alberto... Qu'était-il advenu de ce fameux plan secret ?
Etait-ce à Hilde de continuer à inventer l'histoire? Ou avaient-ils vraiment réussi à s'échapper de la narration?
Mais où étaient-ils alors ?
Elle fut frappée par un détail : si Alberto et Sophie avaient réussi à s'échapper de la narration, il ne pouvait plus rien y avoir d'écrit sur eux dans le classeur. Car tout ce qu'il y avait dedans, son père le savait par cœur.
Mais pouvait-il y avoir quelque chose d'écrit entre les lignes ? Il lui semblait avoir lu cette phrase quelque part en toutes lettres. Hilde comprit qu'il lui fallait relire toute l'his toire plusieurs fois.
Tandis que la Mercedes blanche débouchait en trombe dans le jardin, Alberto avait entraîné Sophie dans sa cachette. Puis ils avaient traversé la forêt en courant et regagné le chalet.
— Vite ! criait Alberto. Il fout le faire avant qu'il ne parte à notre recherche !
— Est-ce que nous avons échappé à l'attention du major maintenant?
— Nous nous trouvons dans la zone frontalière !
Ils ramèrent jusqu'à l'autre côté du lac et se précipitèrent à l'intérieur du chalet. Alberto ouvrit alors une trappe et poussa Sophie dans la cave. Tout devint noir.
Les jours qui suivirent, Hilde peaufina son propre plan. Elle envoya plusieurs lettres à Anne Kvamsdal à Copenhague et lui téléphona aussi plusieurs fois. A Lillesand, elle demanda l'aide de tous ses amis et relations, et presque la moitié de sa classe fut engagée à participer.
De temps à autre, elle reprenait le Monde de Sophie, car ce n'était pas une histoire dont on pouvait faire le tour en une seule lecture. Elle imaginait chaque fois une autre version de ce qui avait pu arriver à Sophie et Alberto depuis leur dispa rition à la fête.
Le samedi 23 juin, elle se réveilla en sursaut vers neuf heures. Elle savait que son père avait déjà décollé du Liban. Il ne restait plus qu'à attendre. L'emploi du temps pour le res tant de la journée de son père avait été minutieusement pré paré dans les moindres détails.
Dans le courant de la matinée, elle commença à préparer la soirée de la Saint-Jean avec sa mère. Hilde ne pouvait s'empêcher de penser à la manière dont Sophie, elle aussi, avait aidé sa mère à préparer sa fête.
Mais tout ça, c'était du passé ! Ou bien étaient-elles en train de mettre la table en ce moment précis ?