Une seconde plus tard, l'écran était noir. Sophie fit avancer la bande, mais il n'y avait plus rien.
Sophie essaya de rassembler ses idées. Mais à peine parve- nait-elle à se concentrer sur une pensée qu'elle partait sur une autre idée, avant même d'en avoir fini avec la première.
Que le professeur de philosophie fût un original, ça faisait longtemps qu'elle s'en était rendu compte. Mais de là à utili ser des méthodes d'enseignement qui défiaient toutes les lois naturelles, Sophie trouva qu'il allait vraiment trop loin.
Etait-ce réellement Socrate et Platon qu'elle avait vus sur l'écran de télévision? Bien sûr que non, c'était tout à fait impossible. Pourtant ce n'était pas un dessin animé non plus.
Sophie retira la cassette du magnétoscope et monta dans sa chambre. Elle la rangea à côté des pièces de Lego sur la plus haute étagère de l'armoire. Puis elle se laissa tomber sur le lit, complètement épuisée, et ne tarda pas à s'endormir.
Quelques heures plus tard, sa mère entra dans sa chambre. Elle secoua un peu Sophie :
Mais qu'est-ce qui ne va pas, Sophie?
Bof...
Tu t'es couchée avec ta robe ?
Sophie ouvrit à peine un œil.
Je suis allée à Athènes, répondit-elle.
Elle ne put en dire davantage, tourna le dos à sa mère et se rendormit.
Platon
... une nostalgie de retrouver la vraie demeure
de l'âme...
Sophie se réveilla en sursaut le lendemain matin. Elle regarda l'heure. Il était à peine cinq heures, mais n'ayant plus du tout sommeil, elle s'assit dans le lit.
Pourquoi avait-elle gardé sa robe? Puis tout lui revint en mémoire. Elle grimpa sur un escabeau et regarda l'étagère en haut de son armoire. La cassette vidéo était bien là où elle l'avait rangée. Elle n'avait donc pas rêvé. En tout cas pas entièrement.
Mais elle n'avait quand même pas vu Platon et Socrate? Oh ! ça commençait à bien faire ! Sa mère avait peut-être rai son quand elle trouvait qu'elle vivait en ce moment à côté de ses pompes.
Impossible de se rendormir. Et si elle allait à sa cabane voir si le chien n'y avait pas déposé une nouvelle lettre?
Sophie descendit l'escalier sur la pointe des pieds, enfila ses tennis et sortit.
Dans lejardin, tout était merveilleusement calme et silen cieux. Seuls les oiseaux chantaient à tue-tête et elle ne put s'empêcher de sourire. La rosée du matin scintillait dans l'herbe comme de petites gouttes de cristal.
Elle fut à nouveau frappée de constater à quel point le monde était un miracle incroyable.
Il faisait aussi un peu humide au fond de la vieille haie. Sophie ne vit aucune nouvelle lettre du philosophe, mais elle essuya une grosse racine et s'assit dessus.
Il lui revint à l'esprit que, sur la vidéo, Platon lui avait donné des devoirs à faire. D'abord, comment un pâtissier pouvait-il faire cinquante gâteaux exactement identiques ?
Sophie dut s'appliquer, car elle trouva que ce n'était pas aussi facile que ça en avait l'air. Les rares fois où sa mère se risquait à cuire une plaque de petits gâteaux, il n'y en avait jamais deux pareils. Et comme elle était loin d'être une experte en pâtisserie, cela prenait même parfois une tournure assez dramatique. Mais les gâteaux qu'on achetait au magasin eux non plus n'étaient jamais identiques, puisque le pâtissier les confectionnait un par un.
Sophie laissa échapper un sourire de satisfaction. Elle se souvenait d'un jour où son père l'avait emmenée en ville pen dant que sa mère préparait les gâteaux de Noël. En rentrant, elle avait retrouvé une foule de petits bonshommes en pain d epices éparpillés sur le plan de travail. Sans être parfaits, ils se ressemblaient tous plus ou moins. Et pourquoi donc ? Tout simplement parce que sa mère avait utilisé le même moule pour tous les gâteaux.
Sophie fut si contente de son raisonnement avec les petits bonshommes de pain d epices qu'elle décréta qu'elle avait terminé son premier devoir. Quand un pâtissier confectionne cinquante gâteaux identiques, c'est parce qu'il utilise le même moule pour tous les gâteaux, un point c'est tout !
Ensuite le Platon de la vidéo avait regardé la caméra cachée et demandé pourquoi tous les chevaux étaient sem blables. Pourtant aucun cheval ne ressemble à un autre che val, pas plus que les hommes ne se ressemblent entre eux.
Elle était sur le point de laisser tomber cette question quand elle se souvint de la démarche qu'elle avait suivie avec les petits bonshommes en pain d epices. Aucun d'eux n'était par faitement identique à un autre, car il y en avait toujours de plus gros que d'autres et certains étaient abîmés, et pourtant tout le monde s'accordait à reconnaître qu'ils étaient « tout à fait identiques ».
Peut-être que Platon voulait demander pourquoi un cheval reste toujours un cheval et non un être hybride à mi-chemin entre par exemple le cochon et le cheval. Car si certains chevaux sont bruns comme des ours et d'autres blancs comme des moutons, ils ont tous quelque chose en commun. Sophie aurait bien aimé voir de quoi aurait eu l'air un cheval à six ou huit pattes !
Mais Platon ne voulait certainement pas dire que c'était parce que tous les chevaux étaient formés selon le même moule ?
Puis il avait posé une question importante et terriblement difficile : L'homme a-t-il une âme immortelle? Sur ce point- là, Sophie se sentait incapable de répondre. Elle savait seule ment que les dépouilles mortelles étaient brûlées ou enterrées et qu'elles n'avaient par conséquent aucun avenir en tant que telles. Si l'homme avait une âme immortelle, il fallait admettre l'idée que l'homme était composé de deux parties radicalement différentes : un corps qui s'use et se décompose après quelques années et une âme qui suit de manière plus ou moins indépendante l'évolution du corps. Sa grand-mère avait affirmé un jour qu'elle sentait seulement son corps vieillir. A l'intérieur, elle serait restée, à l'entendre, la même jeune fille qu'autrefois.