J’étais un homme marié et j’étais âgé de mille et dix kilomètres. Durant les quelques kilomètres suivants, ma vie s’organisa de façon routinière mais somme toute agréable. Pendant mes visites en ville, la vie avec Victoria était confortable, heureuse. Elle me parlait de son travail et c’est par elle que j’en vins à apprendre comment était administrée la vie quotidienne de la cité. Elle me questionnait parfois sur mes occupations à l’extérieur, mais sa curiosité de naguère avait disparu ou bien elle préférait ne plus me poser de questions embarrassantes, car son amertume ne se manifesta plus jamais aussi clairement qu’auparavant.
Au-dehors, mon apprentissage progressait. Plus je participais aux travaux sur les chantiers, mieux je comprenais combien d’efforts mutuels étaient indispensables pour mouvoir la cité.
À la fin de mon dernier kilomètre en compagnie de Malchuskin, je fus transféré à la milice, sur l’ordre de Clausewitz. Ce fut une surprise désagréable car j’avais espéré passer directement à ma propre guilde, celle du Futur. J’appris en outre que je serais transféré à une guilde différente tous les cinq kilomètres.
Je regrettais de devoir quitter Malchuskin, car son application exclusive au terrible travail des voies était indiscutablement un bel exemple. Une fois la crête franchie, le terrain était devenu plus facile pour la pose des rails et comme le nouveau groupe de manœuvres peinait sans trop se plaindre, Malchuskin n’avait plus montré de mécontentement.
Avant de me présenter à la milice, j’allai trouver Clausewitz. Je ne tenais pas à me montrer trop récalcitrant, mais je lui demandai ce qui avait motivé sa décision.
— C’est la pratique courante, Mann, dit-il.
— Mais, monsieur, je pensais que j’étais maintenant prêt à entrer dans ma propre guilde ?
Il resta assis tranquillement derrière son bureau, sans paraître le moins du monde affecté par ma faible protestation. Je devinai que la question lui avait souvent été posée.
— Nous sommes obligés de maintenir au complet les effectifs de la milice. Il devient parfois nécessaire de mobiliser d’autres hommes des guildes pour la défense de la cité. Si le cas se présente, nous n’avons pas le temps de les instruire. C’est pourquoi tout homme d’une guilde du premier ordre effectue son service dans la milice… et vous devez vous y soumettre aussi.
Il n’y avait pas à discuter et je devins donc l’Arbalétrier de Deuxième Classe Mann pour les cinq kilomètres suivants.
Cette période me fit horreur, je fulminais contre la perte de temps et contre l’apparente insensibilité des hommes avec lesquels je devais travailler. Je savais que cela ne servait qu’à me rendre la vie difficile ; c’était vrai, car en quelques heures j’étais sans doute devenu la recrue la moins aimée de toute la milice. Mon seul soulagement, c’était la présence de deux autres apprentis — un de la guilde des Échanges et l’autre des Voies — qui semblaient partager mon point de vue. Ils avaient toutefois l’avantage de savoir s’adapter à leur nouvel entourage et souffraient donc moins que moi.
Les quartiers de la milice étaient installés dans une zone voisine des écuries, au pied même de la ville. Ils se composaient de deux vastes dortoirs où nous étions obligés de vivre, manger et dormir dans des conditions intolérables d’entassement et de saleté. Pendant la journée, nous subissions un entraînement interminable. Nous faisions de longues marches dans la campagne et l’on nous enseignait le combat sans armes, le franchissement des cours d’eau à la nage, l’escalade des arbres ; on nous enseignait même à manger de l’herbe. Et tout un tas d’autres activités inutiles. Au bout de mes cinq kilomètres, je savais tirer à l’arbalète et me défendre sans armes. Je m’étais fait quelques ennemis personnels et savais que je devrais me tenir à l’écart d’eux durant un temps considérable à l’avenir. J’inscrivis tout cela au compte de l’expérience.
Ensuite, je fus transféré à la guilde de la Traction et je me sentis aussitôt plus heureux. Et même, de ce moment à la fin de mon apprentissage, ma vie devint agréable et enrichissante.
Les responsables de la traction de la ville étaient des hommes calmes, durs au travail, intelligents. Ils se déplaçaient sans hâte, mais ils veillaient à ce que le travail dont ils étaient chargés fût fait – et bien fait.
Ce que j’avais vu précédemment de leur activité – quand j’avais assisté au remorquage de la cité par les treuils – ne m’avait pas révélé tout leur champ d’action. La Traction ne se bornait pas à déplacer la ville, elle mettait également en jeu les affaires intérieures.
Au centre de la ville, au niveau le plus bas, je découvris qu’il y avait un grand réacteur nucléaire. C’était de lui que la ville tirait tout son courant et les hommes qui en avaient la charge étaient également responsables des communications et du sanitaire. Nombre des membres de la guilde de la Traction étaient ingénieurs hydrauliciens et j’appris ainsi qu’il y avait dans toute la cité un réseau complexe de pompage qui permettait un recyclage continu, jusqu’à la dernière goutte d’eau. À ma grande horreur, je découvris que le synthétiseur de nourriture était fondé sur un système de filtration des égouts. L’opération était contrôlée par les administrateurs, mais c’était dans la chambre de pompage de la Traction que la quantité – et dans une certaine mesure la qualité – des aliments synthétiques était décidé en fin de compte. Assurer le fonctionnement des treuils n’était presque qu’une fonction accessoire du réacteur.
Il y avait six treuils installés dans un abri d’acier massif, traversant la ville d’est en ouest. Des six, cinq seulement étaient utilisés simultanément, ce qui permettait de passer tour à tour chaque treuil en révision.
Le principal sujet d’inquiétude, à propos des treuils, concernait les roulements, très usés après des milliers de kilomètres de fonctionnement. Pendant mon séjour à la Traction, on discuta abondamment pour savoir s’il fallait accomplir le remorquage avec quatre treuils – ce qui aurait permis de disposer d’un temps plus long pour la révision des roulements – ou avec les six à la fois, ce qui en eût réduit l’usure. La majorité devait préférer le système actuel, car il ne fut pas pris de décision importante.
Une des tâches qu’on m’attribua fut la vérification des câbles. On y procédait régulièrement car les câbles étaient aussi anciens que les treuils et les ruptures étaient fréquentes. Chacun des six câbles avait été réparé plusieurs fois et d’autres parties commençaient à s’effilocher. En conséquence, avant une traction, il fallait inspecter tous les câbles pied par pied, les nettoyer et les graisser, et, le cas échéant, faire des ligatures sur les parties usées.
Dans la chambre du réacteur ou pendant le travail aux câbles, à l’extérieur, la conversation ne portait que sur la nécessité de rattraper le terrain perdu en direction de l’optimum, sur l’amélioration des treuils, sur la façon de fabriquer des câbles neufs. La guilde entière fourmillait d’idées, mais ses membres n’étaient pas hommes à se complaire dans la théorie. Ils s’intéressaient beaucoup aux questions d’urbanisme – par exemple, pendant mon séjour, un projet fut mis sur pied en vue de la construction d’un réservoir d’eau supplémentaire. Un plaisant avantage de cette période de mon apprentissage, c’était que je pouvais passer mes nuits avec Victoria. Même si je regagnais notre chambre tout échauffé et sale après mon travail, je n’en profitais pas moins des douceurs du foyer, qui s’ajoutaient à la satisfaction de faire œuvre utile.
Un jour, pendant que je travaillais à l’extérieur et que l’un des câbles était mécaniquement tiré vers l’emplacement lointain d’un support, je questionnai l’homme de la guilde avec lequel je me trouvais au sujet de Gelman Jase.