— C’est un de mes vieux amis, apprenti de votre guilde. Le connaissez-vous ?
— À peu près de votre âge ?
— Un peu plus âgé.
— Il y a quelques kilomètres, nous avions deux apprentis. Mais je ne me rappelle pas leurs noms. Je peux vérifier, si vous y tenez.
J’avais envie de revoir Jase. Il y avait longtemps qu’on s’était quittés et j’aurais aimé comparer mes impressions avec celles d’un garçon qui passait par les mêmes phases que moi.
Plus tard dans la journée, l’homme me confirma que Jase avait bien été l’un des apprentis en question. Je lui demandai comment je pourrais le rencontrer.
— Il ne reviendra pas par ici avant un bon bout de temps.
— Où est-il ?
— Il a quitté la ville. Descendu vers le passé.
Mon séjour avec la guilde de la Traction prit fin trop vite et l’on me transféra aux Échanges pour les cinq kilomètres suivants. J’accueillis la nouvelle avec des sentiments mitigés, ayant assisté en personne à l’une des activités de la guilde. J’eus la surprise d’apprendre que je travaillerais avec Échanges Collings… et que, de surcroît, c’était lui qui m’avait réclamé.
— J’ai entendu dire que vous alliez être avec notre guilde pendant cinq kilomètres, me dit-il. J’ai pensé qu’il serait bon que je vous montre que notre travail ne consiste pas uniquement à nous occuper de tooks en rébellion.
Comme tous les autres membres des guildes, Collings avait une chambre dans l’une des tours avancées de la ville et il m’y emmena pour me montrer un long rouleau de papier sur lequel était tracé un plan détaillé.
— Inutile de prêter trop d’attention à ceci. C’est la carte du terrain devant nous, dressée par les Futurs. (Il m’indiqua les symboles pour les montagnes, les vallées, les cours d’eau, les pentes accentuées… toutes informations vitales pour ceux qui calculaient la route que devait suivre la cité dans sa longue et lente progression vers l’optimum :) Ces carrés noirs représentent des agglomérations, des villages. C’est ce qui nous intéresse. Combien de langues parlez-vous ?
Je lui avouai que je n’avais jamais été très doué pour les langues, à la crèche, que je ne parlais que le français… et encore assez mal.
— Heureusement que vous n’avez pas choisi notre guilde pour votre avenir, dit-il. L’aptitude aux langues étrangères est la base de nos activités.
Il me dit que les habitants locaux parlaient l’espagnol et que lui-même et son collègue avaient dû apprendre cette langue dans un des livres de la bibliothèque, car il n’y avait pas dans la cité un seul descendant d’Espagnols. Ils se débrouillaient, mais les divers patois leur posaient des problèmes.
Collings me dit que toutes les guildes du premier ordre embauchaient régulièrement de la main-d’œuvre. Parfois les Pontonniers devaient en embaucher pour de courtes périodes, mais la majeure partie des activités des Échanges consistait à trouver des volontaires pour les voies… et pour ce que Collings appelait « le transfert ».
— Qu’est-ce donc ? demandai-je aussitôt.
— C’est la vraie cause de notre impopularité, me répondit Collins. La cité recherche les villages où règne la pénurie de nourriture, où la pauvreté est la plus répandue. Heureusement pour la ville, cette région-ci est pauvre, aussi pouvons-nous marchander sur des bases fortes. Nous sommes en mesure d’offrir aux indigènes de la nourriture, des connaissances techniques pour améliorer leur agriculture, des produits médicaux, du courant électrique… en retour les hommes travaillent pour nous et nous leur empruntons leurs jeunes femmes. Elles viennent à la ville pendant un certain temps et parfois elles donnent naissance à de nouveaux citoyens.
— J’en ai entendu parler, mais je ne peux pas croire que ce soit vrai, protestai-je.
— Pourquoi pas ?
— N’est-ce pas… immoral ?
— Est-ce immoral que de souhaiter que la ville reste habitée ? Sans un apport de sang neuf, nous nous éteindrions en deux générations. La plupart des enfants qui naissent dans la cité sont de sexe masculin.
Je me rappelai le début de bagarre :
— Mais il arrive que les femmes transférées à la ville soient mariées, non ?
— Oui. Mais elles ne restent que le temps de mettre un enfant au monde. Après quoi elles ont toute liberté de repartir.
— Que devient l’enfant ?
— Si c’est une fille, elle reste dans la ville où elle grandit dans la crèche. Si c’est un garçon, la mère a le choix entre l’emmener avec elle ou nous le laisser.
Je compris alors la réticence de Victoria à ce propos. Ma mère était venue du dehors mais elle était repartie. Elle ne m’avait pas emmené. J’avais été rejeté. Toutefois cette découverte ne me causa nulle peine.
Les hommes des Échanges comme ceux du Futur parcouraient la campagne à cheval. Je n’avais jamais appris à monter, aussi, en quittant la ville pour nous rendre au nord, je marchais à côté de Collings. Plus tard il m’enseigna l’équitation, me disant que cela me serait indispensable quand j’entrerais dans la guilde de mon père. La technique me vint lentement. Au début, l’animal me faisait peur et j’avais du mal à le dominer. Mais peu à peu, je me rendis compte qu’il était docile et gentil, aussi repris-je confiance et le cheval – qui le comprenait sans doute – répondit-il mieux à mes gestes.
Nous n’allâmes pas très loin : juste deux villages un peu vers le nord-est. On nous accueillit avec une certaine curiosité, mais de l’avis de Collings, ni l’un ni l’autre n’avaient grand besoin des produits que pouvait leur offrir la ville, aussi n’entama-t-il pas de négociations. Il m’expliqua que pour le moment la cité avait assez de main-d’œuvre et suffisamment de femmes transférées.
Après ce premier voyage hors de la ville — qui dura neuf jours durant lesquels nous vécûmes et couchâmes à la dure – je rentrai avec Collings pour apprendre que le Conseil des Navigateurs avait autorisé la construction d’un autre pont. Selon l’interprétation de Collings, deux routes s’offraient à la cité. L’une obliquait au nord-ouest et, bien qu’elle évitât un étroit ravin, elle traversait un terrain onduleux et très pierreux. L’autre passait par un sol plus uni, mais imposait de jeter un pont sur le ravin. Cette dernière route avait été adoptée et tout le personnel disponible devait provisoirement être affecté à la guilde des Bâtisseurs de Ponts.
Comme le pont avait maintenant priorité, on embaucha Malchuskin et un autre homme des Voies, ainsi que leurs équipes. À peu près la moitié de la milice fut relevée de ses fonctions pour donner un coup de main et plusieurs hommes de la Traction furent détachés pour diriger la pose des rails sur le pont. L’ultime responsabilité des plans et de la construction incombait évidemment à la guilde des Pontonniers, qui réquisitionnèrent cinquante manœuvres supplémentaires, recrutés par les Échanges.
Collings et un de ses collègues de guilde quittèrent donc la ville immédiatement pour se rendre dans les villages du secteur. Pendant ce temps, je fus envoyé au nord du site du pont sous les ordres d’un patron de guilde, le Pontonnier Lerouex, le père de Victoria.
Quand je vis le ravin, je compris qu’il posait un problème majeur aux ingénieurs. Il était large – d’environ soixante mètres au point choisi – et les parois en étaient irrégulières et friables. Un rapide torrent coulait au fond. De plus le flanc nord était d’une dizaine de pieds plus bas que la face sud, ce qui voulait dire qu’il faudrait poser les voies sur une rampe, pour couvrir une certaine distance après le ravin proprement dit.