— Jolies, non ?
— Pas mal. Viens donc les voir toi-même.
Helward le guida entre les arbres jusqu’au moment où ils purent distinguer les jeunes femmes.
Pelham émit un sifflement :
— Hé… jolis morceaux. Tu les as… tu me comprends ?
— Non.
Ils retournèrent vers la piste.
— Et tu comptes le faire ? demanda encore Pelham.
— Je n’en sais trop rien.
— Si tu veux un conseil, Helward… si tu en as envie, ne perds pas de temps. Sinon, il sera trop tard.
— Que veux-tu dire ?
— Tu verras bien.
Pelham lui adressa un sourire d’encouragement et reprit sa route vers le nord.
Helward n’eut guère le temps de réfléchir aux propos équivoques de Pelham. Rosario avait nourri son bébé avant le départ et ils marchaient depuis quelques minutes seulement quand l’enfant fut pris de vomissements violents.
Rosario le serra contre elle en chantonnant doucement, mais il n’y avait pas grand-chose à faire. Lucia lui parlait amicalement. Helward se tourmentait, car si le bébé était gravement malade, il n’y aurait guère d’autre solution que de retourner à la ville. Mais bientôt l’enfant cessa de vomir et, après une séance de cris vigoureux, finit par se calmer.
— Voulez-vous continuer ? demanda Helward à Rosario.
Elle haussa les épaules, résignée :
— Si.
La marche reprit, plus lente. La chaleur n’avait pas sensiblement diminué et Helward proposa à plusieurs reprises aux filles de s’arrêter. Elles répondaient chaque fois non, mais Helward s’apercevait qu’un changement subtil s’opérait dans le groupe qu’ils formaient. La petite tragédie semblait les avoir rapprochés.
— Nous camperons ce soir, décida Helward, et nous nous reposerons toute la journée de demain.
Elles se déclarèrent d’accord et quand Rosario donna de nouveau le sein au bébé, peu après, celui-ci garda le lait.
Juste avant la nuit, ils parvinrent à un lieu plus onduleux et rocailleux puis se trouvèrent soudain devant le gouffre qui avait donné tant de mal aux Constructeurs de Ponts. Il ne restait guère de traces de l’endroit où le pont avait été jeté, bien que les fondations des tours de suspension eussent laissé deux grandes cicatrices sur le sol de ce côté.
Helward se souvint d’un bout de terrain plat sur la rive nord du cours d’eau coulant au fond du ravin, et il emmena ses compagnes dans cette direction.
Rosario et Lucia s’affairèrent autour du bébé, pendant que Caterina aidait Helward à dresser la tente. Soudain, alors qu’ils étalaient les quatre sacs de couchage à l’intérieur, Caterina lui posa la main sur le cou et l’embrassa légèrement sur la joue.
Il lui sourit :
— Pourquoi ?
— Vous gentil avec Rosario.
Helward n’insista pas, pensant que le baiser pourrait se répéter, mais Caterina sortit à reculons de la tente pour appeler les autres. Le bébé semblait aller mieux et s’endormit dès qu’on l’eut installé dans son berceau improvisé. Rosario ne parla pas de son enfant, mais Helward constata qu’elle était moins inquiète.
La soirée était beaucoup plus chaude que la veille et après avoir mangé, ils restèrent hors de la tente un moment. Lucia s’inquiétait de ses pieds, les frottant continuellement, et les autres filles avaient l’air d’y attacher beaucoup d’importance. Elle montra ses pieds à Helward ; de grosses ampoules se dessinaient à la face externe des orteils. Puis elles comparèrent longuement leurs pieds, les deux autres femmes se plaignant également de souffrir.
— Demain, pas chaussures, dit Lucia.
Cela parut mettre fin à la discussion.
Helward attendit devant la tente pendant que les filles y entraient. La nuit précédente avait été si froide qu’ils avaient tous dormi avec leurs vêtements dans les sacs, mais cette soirée était chaude et humide. Une certaine timidité incita Helward à décider de dormir tout habillé sur le sac, mais son intérêt croissant envers ces filles lui soufflait quelques pensées folles concernant leur attitude éventuelle. Au bout de quelques minutes, il pénétra en rampant sous la tente. Les bougies étaient allumées.
Les trois femmes étaient chacune dans son sac, mais Helward remarqua, à leur tas de vêtements, qu’elles s’étaient déshabillées. Il ne leur dit rien, mais souffla les bougies, se dévêtit maladroitement dans le noir et trébucha. Il s’étendit, trop conscient du corps de Caterina tout proche dans le sac de couchage voisin. Il resta longtemps éveillé, s’efforçant d’oublier l’excitation qui le tenaillait férocement. Victoria paraissait bien lointaine.
6
Il faisait jour quand il s’éveilla. Après une tentative ratée de se vêtir à l’intérieur du sac, il sortit tout nu de la tente et se couvrit en hâte à l’extérieur. Il alluma le feu de camp et mit à chauffer l’eau pour le thé synthétique.
Dans ce coin, au fond du gouffre, il faisait déjà chaud et Helward se demanda de nouveau s’il fallait reprendre la route ou se reposer un jour comme il l’avait promis.
Quand l’eau fut prête, il but son thé. Il entendit du bruit dans la tente. Peu après, Caterina en sortit et passa devant lui en direction du ruisseau.
Helward la suivit des yeux… elle ne portait que son chemisier déboutonné et son pantalon. Au bord de l’eau, elle se retourna et agita le bras.
— Venez ! cria-t-elle.
Helward n’avait pas besoin d’autre encouragement. Il la rejoignit, se sentant mal à l’aise sous son uniforme, avec ses bottes à crampons.
— Nager ? fit-elle.
Et sans attendre de réponse, elle ôta sa chemise, glissa hors du pantalon et entra dans l’eau en marchant. Helward jeta un coup d’œil vers la tente. Rien ne bougeait.
Il se déshabilla en quelques secondes et se dirigea vers elle parmi les éclaboussures. Elle se retourna face à lui, et sourit en voyant la réaction qu’elle avait suscitée chez lui. Elle lui envoya de l’eau et se retourna. Helward bondit sur elle, l’entourant de ses bras… et ils s’écroulèrent dans l’eau, de toute leur longueur.
Caterina se dégagea en se tortillant et se releva. Elle fila dans l’eau peu profonde, soulevant des gerbes d’écume. Helward la suivit et la rattrapa sur la berge. Elle avait le visage grave. Elle lui passa les bras autour du cou, attirant son visage vers elle. Ils s’embrassèrent un long moment, puis sortirent du ruisseau pour s’étendre dans l’herbe haute de la berge. Allongés l’un contre l’autre, ils reprirent leur étreinte avec plus de passion.
Quand ils se furent séparés et rhabillés pour revenir à la tente, Rosario et Lucia se bourraient de brouet jaunâtre. Elles ne dirent rien, mais Helward vit Lucia adresser un sourire à Caterina.
Une demi-heure après, le bébé fut de nouveau malade… Rosario le tenait dans ses bras, l’air inquiet, mais elle le poussa soudain dans ceux de Lucia et partit en courant. Quelques secondes après, on entendait ses hoquets nauséeux au bord de l’eau.
Helward demanda à Caterina :
— Tout va bien ?
— Oui.
Il renifla la nourriture qu’elles avaient préparée et mangée. Elle paraissait normale. Pas appétissante, mais pas gâtée. Quelques minutes après, Lucia se plaignait à son tour de vives douleurs d’estomac. Elle était livide.
Caterina s’éloigna.
Helward était désespéré. Il semblait bien qu’il n’eût maintenant d’autre recours que de regagner la ville. Si leurs aliments étaient avariés, comment pourraient-ils se maintenir en vie le reste du voyage ?
Rosario revint au campement au bout d’un moment. Elle était pâle et affaiblie ; elle s’assit sur le sol, à l’ombre. Lucia, elle-même très blanche, se tenait le ventre et le bébé continuait à hurler. Helward n’était nullement préparé à faire face à pareille situation et ne savait que dire.