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Elles l’étudiaient de leur côté et quand ils s’arrêtèrent pour boire de l’eau, un silence insolite plana sur le petit groupe pendant que la gourde passait d’une main à l’autre.

Autour d’eux, le paysage semblait changer inexplicablement, lui aussi. Les restes de la voie gauche extérieure qu’ils suivaient toujours étaient indistincts. La dernière marque d’emplacement d’une traverse que Helward avait examinée mesurait plus de douze mètres de long sur moins de cinq centimètres de profondeur. La voie immédiatement parallèle, l’intérieure gauche, n’était plus visible peu à peu, la bande de terrain qui les séparait s’était élargie à l’est jusqu’à près d’un kilomètre.

La fréquence des emplacements de supports avait augmenté. Le matin même ils en avaient dépassé douze et, d’après les calculs de Helward, il n’en restait que neuf à compter.

Mais comment reconnaîtrait-il le village des femmes ? Le paysage naturel de la région était plat et uniforme. Ce devait être le résidu durci d’une ancienne coulée de lave… ni ombre ni abri en vue. Il regarda le terrain de plus près. En y appuyant fortement les doigts, il parvenait encore à creuser légèrement la surface, mais bien que la poussière fût sèche et sablonneuse, elle paraissait épaisse et visqueuse au toucher.

Les femmes n’avaient plus maintenant qu’un mètre de haut et leurs corps s’étaient encore déformés. Les pieds larges et plats, les jambes épaisses et courtes, les torses arrondis et comprimés. Elles paraissaient laides et grotesques, et malgré la fascination qu’exerçait sur lui cette métamorphose, il était énervé par le son de leurs voix pépiantes.

Seul le bébé n’avait pas changé. Autant que Helward pût en juger, il était resté pareil à lui-même. Mais sa taille était monstrueusement disproportionnée par rapport à celle de sa mère et la silhouette tassée qu’était devenue Rosario le considérait avec une sorte d’horreur muette.

Le bébé était né dans la ville.

Tout comme Helward, fils d’une femme de l’extérieur, le petit de Rosario était un citadin. Quel que fût le phénomène qui agissait ainsi sur les trois filles et sur le paysage, ni lui ni le bébé n’en étaient affectés.

Helward n’avait pas la moindre idée de ce qu’il devait faire, ni de ce qu’il fallait penser des derniers événements.

La frayeur grandissait en lui car cela dépassait tout ce qu’il avait jamais su de l’ordre naturel des choses. Les faits étaient là, mais il ne disposait d’aucun critère pour leur trouver une explication rationnelle.

Il se tourna vers le sud et distingua une ligne de collines pas très éloignées. À leur forme et à leur hauteur moyenne, il présuma que c’étaient les premiers escarpements de quelque chaîne plus importante – mais il remarqua alors, avec un sursaut d’inquiétude, que le sommet des collines était couvert de neige. Le soleil était toujours aussi brûlant et l’air aussi chaud… La logique voulait que toute neige persistant sous ce climat se trouvât au sommet de très hautes montagnes. Et pourtant elles étaient assez proches – pas plus d’un kilomètre ou deux, pensait-il – pour qu’il en évalue l’altitude à quelque deux cents mètres au maximum.

Il se remit debout et tomba brutalement.

Dès qu’il fut à terre, il s’aperçut qu’il roulait comme sur une forte pente, vers le sud. Il réussit à s’immobiliser et se releva maladroitement, en luttant contre une force qui le tirait au sud. Cette sensation n’était pas tout à fait nouvelle. Il avait ressenti une étrange pression durant toute la matinée. Mais la chute l’avait surpris et la force paraissait beaucoup plus intense que précédemment. Pourquoi ne l’avait-elle pas affectée avant ? Il remonta en arrière, en pensée. Le matin, alors que son attention se portait sur d’autres faits étranges, il en avait cependant eu conscience, il s’en souvenait… et il avait eu vaguement l’impression de descendre une longue pente au flanc d’une hauteur. Mais c’était absolument insensé : le sol était plat aussi loin que portait la vue. Il resta près des filles, à juger de cette sensation.

Cela ne ressemblait pas à la pression de l’air, ni même à l’action de la gravité sur une pente. C’était quelque chose entre les deux : en terrain plat, sans un mouvement d’air perceptible, il se sentait comme poussé ou tiré vers le sud.

Il fit quelques pas en direction du nord et se rendit compte qu’il tendait les jarrets comme pour escalader une hauteur. Il se retourna face au sud et, en contradiction avec le témoignage de sa vue, eut de nouveau l’impression de se trouver sur une pente très raide.

Les femmes le regardaient avec curiosité tandis qu’il revenait près d’elles.

Alors il constata que durant les dernières minutes, leurs corps s’étaient encore plus déformés.

8

Peu avant de se remettre en route, Rosario voulut lui parler. Il eut beaucoup de mal à la comprendre. Son accent avait toujours été prononcé, mais à présent sa voix était devenue très aiguë et son débit trop rapide. Après bien des répétitions, il finit par comprendre le sens général de ses paroles.

Elle et les deux autres filles avaient peur de retourner dans leur village. Elles étaient de la ville à présent et seraient rejetées par ceux de leur propre race.

Helward leur rappela qu’elles devaient pourtant s’y rendre, puisque telle avait été leur décision, mais Rosario déclara tout net qu’elles ne bougeraient pas. Elle était mariée à un homme de son village et bien qu’au début elle eût désiré retourner près de lui, elle pensait à présent qu’il la tuerait. Lucia était également mariée et partageait sa frayeur. Les gens des villages détestaient la cité et les femmes seraient punies pour y avoir séjourné.

Helward ne s’efforça pas davantage de répondre à Rosario. Il avait autant de peine à se faire comprendre qu’à la comprendre elle-même. Après tout, les filles étaient venues volontairement à la ville ; cela faisait partie du marché. Il tenta de le lui rappeler, mais elle ne comprenait pas.

Pendant leur conversation, le changement s’était aggravé. Elle ne mesurait guère à présent que trente centimètres de haut alors que la largeur de son corps dépassait nettement le mètre. Il était impossible de reconnaître en ces femmes des êtres humains, bien qu’il sût qu’elles appartenaient à l’espèce.

— Attendez-moi ici, lui dit-il.

Il se leva et retomba, roulant sur le sol. La force qui s’exerçait sur son corps avait encore grandi considérablement et il ne s’arrêta qu’au prix de grandes difficultés. Il retourna en rampant, luttant contre la force, jusqu’à son paquetage et le chargea sur son dos. Il prit la corde et se la passa à l’épaule.

Arc-bouté contre la pression, il se dirigea au sud.

Il n’était plus possible de distinguer d’autres détails naturels que la ligne du sol montant devant lui. La surface sur laquelle il marchait était devenue une tache imprécise et bien qu’il fit halte de temps à autre pour l’examiner, il ne distinguait dessus ni herbe, ni cailloux, ni terre.

Les aspects naturels du monde se déformaient… ils s’étalaient latéralement à l’est et à l’ouest, diminuant de hauteur et de profondeur.

Un simple rocher pouvait prendre l’apparence d’une bande gris foncé, d’un millimètre de large sur deux cents mètres de long. La crête basse, couronnée de neige, devant lui, pouvait être en réalité une chaîne de montagnes ; cette longue bande verte, un arbre.

Cette étroite bande blanchâtre, une femme nue.

Il parvint aux collines plus vite qu’il ne l’avait pensé. L’attraction vers le sud s’intensifiait et quand Helward ne fut plus qu’à une cinquantaine de mètres de la première pente, il trébucha… et se mit à rouler à vitesse sans cesse croissante vers la hauteur.