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La face nord était presque verticale, comme le côté d’une dune exposé au vent et il s’y heurta durement. Presque aussitôt la pression vers le sud le hissa contre la paroi, défiant les lois de la gravité. Dans son désespoir, car il devinait qu’une fois au sommet la force deviendrait absolument irrésistible, il chercha une prise sur la surface rocheuse. Il trouva un éperon et s’y cramponna des deux mains, tentant de résister à la pression incessante. Son corps pivota jusqu’à ce qu’il se trouvât plaqué à la paroi, la tête en bas, conscient que s’il se laissait glisser maintenant, il serait entraîné à reculons vers le haut pour dévaler de l’autre côté vers le sud.

Il glissa la main dans son sac et y trouva le grappin. Il le coinça solidement sous l’éperon rocheux, y noua la corde et en enroula l’autre extrémité à son poignet. La pression au sud était maintenant si forte que l’attraction normale de la gravité vers le bas était à peu près annulée.

La substance de la montagne se transformait au-dessous de lui. Le mur dur, presque vertical, s’élargissait progressivement à l’est et à l’ouest, s’aplatissait aussi, si bien que derrière lui le sommet de la colline paraissait se rapprocher peu à peu de ses pieds. Il vit près de lui une fissure dans la roche qui se refermait peu à peu. Il décrocha le grappin de l’éperon et le planta dans la fissure. Quelques instants après, le grappin était fermement maintenu.

Le sommet de la crête s’était à présent distendu et passait sous son corps. La pression vers le sud s’empara de lui, l’entraînant de l’autre côté. La corde tint bon, et il resta suspendu… à l’horizontale.

Ce qui avait été une montagne n’était plus qu’une dure protubérance sous sa poitrine. Son ventre reposait sur ce qui avait été une vallée de l’autre côté. Ses pieds tâtonnaient pour se raccrocher à la crête de plus en plus effacée de ce qui avait été une autre montagne.

Il gisait à plat à la surface du monde, géant couché sur ce qui était naguère encore une région montagneuse.

Il souleva son corps, cherchant une position moins inconfortable. Redressant la nuque, il se trouva soudain à court de souffle. Un vent mordant, glacé, soufflait du nord, mais il était ténu et peu riche en oxygène. Il baissa la tête, posant le menton sur le sol. À ce niveau, il parvenait à respirer un air suffisant pour se maintenir en vie.

Le froid était de plus en plus mordant.

Des nuages chassés par le vent filaient à quelques centimètres au-dessus du sol en une nappe blanche sans accroc. Ils lui enveloppaient le visage, s’ouvrant sur l’arête de son nez comme l’écume à la proue d’un navire.

Sa bouche était au-dessous des nuages, ses yeux au-dessus.

Helward regardait devant lui, vers le nord, à travers l’atmosphère raréfiée, ténue.

Il était au bord du monde et la masse de celui-ci s’étalait devant lui.

Il voyait le monde entier.

Au nord le sol était uni, plat comme un dessus de table. Mais droit devant lui, dans cette direction, le terrain jaillissait de cette surface plane en une tour parfaitement symétrique, incurvée, concave. De plus en plus étroite, elle montait, s’amincissait, si élevée qu’il était impossible d’en distinguer la fin.

Elle se teintait d’une multitude de couleurs. Il y avait de larges zones de brun et de jaune, mouchetées de vert. Plus au nord, du bleu… un pur saphir éblouissant pour les yeux. Et par-dessus tout, le blanc des nuées en festons étirés, fins, en essaims brillants, en dessins hésitants.

Le soleil se couchait. Rouge, au nord-est, il luisait contre l’impossible horizon.

Sa forme restait la même. Un grand disque plat qui aurait pu être un équateur. Au centre, au nord et au sud, ses pôles prenaient l’aspect de colonnes concaves ascendantes.

Helward avait vu le soleil si souvent qu’il ne se posait plus de questions sur son apparence. Mais à présent il savait que le monde, lui aussi, avait cette forme.

9

Le soleil se coucha et le monde s’assombrit. La pression vers le sud était maintenant si puissante que son corps touchait à peine ce qui au-dessous de lui avait été chaîne de montagnes. Il restait suspendu à la corde dans le noir, comme à la verticale au long d’une falaise… sa raison lui affirmait qu’il était toujours à l’horizontale, mais sa raison était en conflit avec ses sens.

Il ne pouvait plus s’en remettre à la seule solidité de sa corde. Il tendit les mains en avant et agrippa deux petites saillies (avaient-elles été montagnes auparavant ?) pour se tirer vers l’avant.

La surface était lisse et il ne trouvait pas de prise ferme. Il s’aperçut à sa douleur qu’il pouvait enfoncer les doigts dans le sol, juste assez pour se maintenir un instant. De nouveau, il se traîna… de quelques pouces, mais de plusieurs kilomètres d’une certaine manière. La pression au sud ne diminuait pas de façon sensible.

Il lâcha la corde et se mit à ramper, main sur main. Encore quelques centimètres et ses pieds trouvèrent la faible crête qui avait été une montagne. Il se contracta, se hissa encore en avant.

Peu à peu la pression décroissait et bientôt il n’eut plus à se cramponner aussi désespérément. Il se détendit un instant pour reprendre haleine. Ce faisant, il acquit la certitude que la pression augmentait à nouveau et se propulsa vers l’avant. Il fut bientôt assez loin pour se reposer, sur les genoux et sur les mains.

Il n’avait pas regardé une seule fois vers le sud. Qu’y avait-il eu derrière lui ?

Il rampa encore longtemps avant de se sentir en mesure de tenir debout. Il se dressa, incliné vers le nord pour compenser la force d’attraction. Il se mit en marche, et l’inexplicable attraction diminua régulièrement. Bientôt, il eut l’impression d’être assez éloigné de la zone de la plus forte pression pour s’asseoir par terre et prendre un vrai repos.

Il regarda au sud où n’étaient que ténèbres. Les nuages qui s’étaient brisés sur l’arête de son nez étaient à présent à une certaine altitude au-dessus de lui. Ils masquaient la lune, sur laquelle Helward, mal instruit, ne s’était pas non plus posé de questions. Elle avait aussi cette forme étrange… il l’avait souvent vue et l’avait acceptée sans discussion.

Il poursuivit sa route au nord et la force d’attraction diminua encore. Le paysage alentour était sombre, sans détails caractéristiques, aussi n’y prêtait-il pas attention. Une seule pensée occupait son esprit : avant de se coucher il fallait aller assez loin pour ne plus risquer d’être attiré dans la zone de pression. Il connaissait maintenant une des vérités essentielles de ce monde : le sol se mouvait bien comme Collings l’avait affirmé. Au nord, vers la cité, le terrain se déplaçait avec une telle lenteur que c’était presque imperceptible : d’environ un kilomètre par période de dix jours. Mais plus au sud, il prenait de la vitesse. Son accélération était exponentielle. Il l’avait vu à la façon dont le corps des femmes avait changé d’aspect : en une seule nuit le sol s’était suffisamment éloigné pour que leurs corps soient affectés par ces déformations latérales auxquelles elles étaient soumises… alors qu’il ne l’était pas lui-même.

La cité ne pouvait pas rester immobile. Elle était condamnée à se déplacer sans cesse, car si elle s’arrêtait, elle entamerait le lent glissement en arrière – vers le passé – pour arriver finalement dans la zone où les montagnes devenaient des saillies de quelques pouces de haut, où la pression irrésistible l’entraînerait irrémédiablement à sa perte.