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— Je ne sais pas. Comme toi, j’imagine. Rien de ce que j’ai vu n’est logique… et pourtant je sais que je l’ai vu et connu.

— Comment le sol pourrait-il se mouvoir ?

— Tu l’as également remarqué ?

— Je crois. C’est bien ce qui se passe, n’est-ce pas ?

Plus tard, ils échangèrent le récit de leurs aventures. Celles de Jase différaient sur de nombreux points de celles de Helward.

Il avait quitté la crèche quelques kilomètres avant Helward et avait subi nombre d’expériences comparables hors de la ville. Cependant, différence importante, il n’était pas marié et avait été invité à rencontrer diverses femmes transférées. En conséquence, il avait déjà connu les deux filles qu’il avait été chargé d’escorter dans le passé.

Il avait ainsi appris bien des histoires que racontaient les habitants du pays sur les gens de la cité. Que la ville était peuplée de géants qui pillaient, assassinaient et violaient les femmes.

Au fur et à mesure que son voyage se déroulait, Jase avait senti les filles paniquer. Quand il leur avait demandé la raison, elles avaient affirmé qu’elles étaient certaines de se faire tuer par leurs compatriotes à leur retour. Elles avaient demandé à regagner la ville. C’était à ce moment que Jase avait remarqué les premiers effets de la distorsion latérale. Il avait alors ordonné aux femmes de faire demi-tour et de retourner seules à la ville. Il avait eu l’intention de vivre seul une journée de plus dans le passé pour étudier le phénomène.

Il s’était dirigé au sud, sans rien voir de bien intéressant. Puis il s’était efforcé de rejoindre les filles. Il les avait découvertes trois jours après, la gorge tranchée, pendues par les pieds à des branches d’arbre. Encore sous le coup de la surprise, Jase avait été attaqué par une foule de tooks dont certains portaient des uniformes d’apprentis.

Il avait réussi à s’enfuir, mais les hommes lui avaient donné la chasse. En courant, il était tombé, se foulant la cheville et, tout en boitillant, n’avait eu d’autre ressource que de se cacher. Pendant la poursuite, il s’était considérablement éloigné des voies et s’était enfoncé à plusieurs kilomètres vers le sud. La chasse avait pris fin. Jase, tout en continuant à se cacher, avait senti s’exercer progressivement une force le poussant toujours au sud. Il était dans une région qu’il ne reconnaissait pas. Il décrivit à Helward le terrain plat, sans aspérités, la formidable pression, les phénomènes de déformation matérielle.

Il avait voulu repartir vers les voies, mais sa jambe affaiblie lui avait rendu la marche difficile. Pour finir, il avait dû s’ancrer au sol avec le grappin et la corde en attendant d’être de nouveau en état de marcher. La pression avait continué à augmenter et, craignant que la corde se rompe, il avait été dans l’obligation de ramper vers le nord. Après une période longue et pénible, il avait réussi à échapper à la plus forte pression et avait repris le chemin de la cité.

Longtemps il avait erré sans retrouver les voies. En conséquence, il connaissait beaucoup mieux que Helward l’aspect du terrain à distance des pistes.

— Savais-tu qu’il y a une autre ville par là ? demanda Jase en désignant le pays à l’ouest des voies.

— Une autre ville ?

Helward n’en croyait pas ses oreilles.

— Rien de comparable avec Terre. Celle dont je te parle est construite sur le sol.

— Mais comment…

— Elle est immense. Dix à vingt fois plus grande que Terre. Je n’ai pas compris ce que c’était tout d’abord… j’ai cru à un autre campement ou village, mais beaucoup plus étendu que ceux que j’avais déjà vus. Écoute, Helward, c’est une ville comme celles dont on nous parlait à la crèche, en classe… celles de la planète Terre. Des centaines, des milliers de bâtiments… tous construits sur le sol.

— Y a-t-il des habitants ?

— Quelques-uns… guère. Il y a eu des quantités de dégâts. Je ne sais pas ce qui s’y est passé, mais la plus grande partie de la ville paraît abandonnée à présent. Je n’y suis pas resté longtemps parce que je ne voulais pas être vu. Mais c’est beau toutes ces constructions.

— Pourri on s-nous y aller ?

— Non. Reste à l’écart. Trop de tooks. Il se passe quelque chose dans le pays, la situation se modifie. Ils s’organisent et ils ont établi de meilleures communications entre eux. Dans le passé, quand la cité nous envoyait dans un village, nous étions souvent les premières personnes étrangères que voyaient les habitants depuis bien longtemps. Mais d’après ce que m’ont raconté les filles, j’ai eu l’impression que ce n’est plus le cas maintenant. Les renseignements sur la cité se répandent… et les tooks ne nous aiment pas. Ils ne nous ont jamais aimés, certes, mais en petits groupes, ils étaient faibles. Maintenant, je crois qu’ils ont l’intention de détruire la ville.

— Et voilà pourquoi ils se déguisent en apprentis, dit Helward, qui ne saisissait pas encore toute la portée de ce que lui disait Jase.

— Ce n’est qu’un petit aspect de la situation. Ils prennent les vêtements des apprentis qu’ils tuent, pour faciliter leurs prochains meurtres. Mais s’ils décident d’attaquer la ville, ce sera quand ils seront bien organisés et résolus.

— Je n’arrive pas à croire qu’ils puissent constituer une menace pour nous.

— Peut-être pas. En tout cas, tu as eu de la veine.

Au matin, ils se mirent en route de bonne heure et à vive allure. Ils marchèrent toute la journée, ne s’arrêtant que quelques minutes de temps à autre. Près d’eux, les traces des voies avaient repris leurs dimensions normales. Ils se sentaient éperonnés par la pensée que la ville ne pouvait être qu’à quelques heures devant eux.

Dans l’après-midi, la voie les entraîna au flanc d’une colline et quand ils en eurent franchi le sommet, ils virent la ville devant eux, immobile dans une large vallée.

Ils se figèrent, les yeux écarquillés.

La ville avait changé.

Quelque chose incita Helward à prendre le pas de course. Il distinguait les signes de l’activité normale autour des murs. Quatre équipes enlevaient les rails derrière la ville. Devant, une équipe plus importante enfonçait des piles de pont dans la rivière qui barrait pour le moment le passage à la ville. Mais celle-ci avait changé, de forme. La partie arrière était déformée et noircie.

Les cordons de milice étaient renforcés. On interpella Jase et Helward pour vérifier leur identité. Tous les deux étaient furieux de ce retard, car il était évident qu’un désastre avait frappé la cité. En attendant l’autorisation d’entrer, Jase apprit du chef des miliciens que les tooks avaient lancé deux attaques. La seconde avait été plus grave et l’on comptait au moins vingt-trois miliciens tués… on continuait à recenser les morts.

Dès qu’ils eurent leur permis, Helward et Jase s’acheminèrent en silence.

La crèche avait été rasée : les enfants, c’étaient eux qui avaient péri.

Il y avait d’autres changements. Considérables, mais Helward était trop choqué pour faire autre chose que les enregistrer passivement. Il n’avait pas le temps d’y attarder ses pensées.

Il apprit que son père était mort. Son cœur s’était arrêté quelques heures seulement après le départ de Helward. Ce fut Clausewitz qui en informa Helward, et qui lui dit également que son temps d’apprentissage était maintenant révolu.

De plus : Victoria avait mis au monde un bébé – un garçon – mais il était parmi ceux qui avaient péri lors de la dernière attaque.

De plus : Victoria avait signé un formulaire résiliant leur mariage. Elle vivait avec un autre homme et était de nouveau enceinte.