De plus, lié implicitement à tous ces événements, un fait encore plus inconcevable : Helward apprit par le calendrier central que pendant son absence la cité avait progressé, au total, de cent seize kilomètres et restait malgré cela à douze kilomètres de l’optimum. Dans son propre temps subjectif, Helward n’était resté absent que moins de cinq kilomètres.
Il admit tout cela comme des réalités. La réaction viendrait plus tard. Dans l’intervalle, une nouvelle attaque était imminente.
TROISIÈME PARTIE
1
La vallée était sombre et silencieuse. Du côté nord de la rivière, j’aperçus un feu rouge qui s’éclaira par deux fois, puis plus rien.
Quelques secondes après, j’entendis au fond de la cité le grondement des tambours de treuils et la ville se mit lentement en mouvement. Le son se répercutait dans toute la vallée.
J’étais allongé avec une trentaine d’autres hommes dans la broussaille qui couvrait le flanc de la colline. J’avais été provisoirement mobilisé dans la milice pour cette traversée, la plus dangereuse de l’histoire de la cité. On s’attendait à l’attaque d’un instant à l’autre. On avait estimé que si la ville parvenait sur la rive nord de la rivière, la nature du terrain environnant lui permettrait de se défendre assez longtemps pour que les voies soient poussées au moins jusqu’au point le plus élevé du col qui menait au nord par-dessus les collines. Une fois là, on pensait qu’elle serait encore en mesure de se protéger pendant la pose du tronçon de voies suivant.
Nous savions que dans un coin de la vallée étaient massés environ cent cinquante tooks, tous armés de fusils. Cela représentait une puissance formidable. La cité ne possédait que douze fusils pris aux tooks, mais les munitions avaient été épuisées pendant la deuxième attaque. Nos seules armes pratiques étaient les arbalètes – mortelles à courte portée – ainsi que la connaissance de l’importance du service de renseignement. Ce dernier nous avait permis de préparer la contre-attaque à laquelle je devais prendre part.
Il y avait quelques heures, à la tombée de la nuit, que nous avions occupé cette position dominant la vallée. La force de défense principale se composait de trois rangs d’arbalétriers déployés autour de la ville. Ils battraient en retraite quand celle-ci s’engagerait sur le pont et formeraient un hérisson défensif autour des voies. Les tooks concentreraient donc leur tir sur ces hommes, et c’est à ce moment que nous les prendrions en embuscade.
Si la chance était de notre côté, la contre-attaque ne serait pas indispensable. La construction du pont s’était achevée plus vite que prévu et l’on espérait que la ville serait en sûreté de l’autre côté sous le couvert de la nuit avant que les tooks s’en soient aperçus.
Toutefois, dans le calme de la vallée, il n’y avait pas à se méprendre sur le bruit des treuils.
Le bord avant de la ville atteignait juste l’entrée du pont lorsque retentirent les premières détonations. Je plaçai un carreau sur mon arbalète et mis le doigt sur le cran de sûreté.
La nuit était nuageuse et la visibilité faible. J’avais vu les éclairs des coups de feu et j’estimai que les tooks étaient disposés en demi-cercle à cent mètres environ de nos hommes. Impossible de deviner si leurs coups avaient porté, mais pour l’instant, il n’y avait pas de riposte.
D’autres coups de fusil claquèrent, ce qui signifiait que les tooks se rapprochaient. La ville était à demi engagée sur le pont… et continuait d’avancer très lentement.
D’en bas monta un ordre lointain :
— Lumières !
Aussitôt une batterie de huit lampes à arc placées en arrière de la ville fut allumée, projetant ses rayons par-dessus les têtes des arbalétriers, sur le terrain environnant. Les tooks étaient là, complètement à découvert.
Le premier rang d’arbalétriers lâcha ses traits, se coucha pour recharger. La deuxième ligne tira, se baissa et rechargea. La troisième rangée tira à son tour et rechargea.
Sous l’effet de la surprise, les tooks avaient subi des pertes, mais ils se plaquèrent au sol et déclenchèrent un feu nourri sur les défenseurs, dont les silhouettes se détachaient en noir sur le fond de lumière.
— Éteignez !
L’obscurité fut soudaine et les arbalétriers se dispersèrent. Quelques secondes après, les projecteurs se rallumaient et les défenseurs, depuis leurs nouvelles positions, décochèrent leurs carreaux.
Une fois encore, les tooks, désorientés, subirent des pertes. Les lumières s’éteignirent encore et les miliciens regagnèrent leur position de départ. La manœuvre se répéta.
Sur un ordre les projecteurs s’éclairèrent, révélant les tooks qui montaient à la charge. La ville était entièrement sur le pont.
Une explosion violente, puis un jet de flammes lécha le flanc de la ville. Un instant après, une seconde explosion eut lieu sur le pont même et les flammes se communiquèrent aux poutres sèches du pont sur tréteaux.
— Force de réserve !Prête !
Je me levai et attendis les ordres. Je n’avais plus peur et la nervosité de l’attente avait disparu.
— En avant !
Les lampes à arc brûlaient toujours et nous voyions clairement les tooks. La plupart d’entre eux étaient au corps à corps avec notre défense principale, mais d’autres, couchés au sol, visaient avec soin le haut de la ville. Deux des projecteurs, frappés en plein centre, s’éteignirent.
Les flammes s’étendaient sur le pont et au long des murailles.
Je vis près de la berge un took qui ramenait le bras en arrière pour lancer un cylindre de métal. Je n’étais pas à plus de vingt mètres de lui. Je visai, lâchai mon carreau… et atteignis l’homme en pleine poitrine. La bombe incendiaire roula à quelques mètres de lui et éclata avec une gerbe de flammes.
Comme nous l’avions espéré, notre contre-attaque fut une surprise totale pour l’ennemi. Nous abattîmes encore trois des assaillants… mais ils rompirent soudain pour s’enfuir à l’est et disparurent dans les ombres de la vallée.
Une terrible confusion régna pendant quelques minutes. La ville était en feu et sous le pont deux incendies faisaient rage. L’un des foyers se trouvait sous la ville même, et l’autre à quelques mètres en arrière. Il était de toute évidence urgent de lutter contre le feu ; cependant nous n’avions aucune certitude que tous les tooks se fussent repliés.
La ville poursuivait sa progression, mais aux endroits du pont où le feu faisait rage, des poutres entières tombaient dans la rivière.
L’ordre fut promptement rétabli. Un officier de la milice lança quelques ordres et les hommes se séparèrent en deux groupes. L’un d’eux se mit en position de défense autour des voies, et je me joignis à l’autre, qui allait lutter contre l’incendie du pont.
Après la deuxième attaque – au cours de laquelle les grenades incendiaires avaient été utilisées pour la première fois – des bouches d’incendie avaient été ouvertes dans les parois extérieures de la ville. La plus proche avait été endommagée par une explosion et l’eau se répandait à flots inutilement. Nous en trouvâmes une autre et déroulâmes la courte longueur de manche à eau.
L’incendie des voies était trop fort et la lutte contre ce foyer était presque désespérée. Bien que la cité eût dépassé le point le plus dangereux, trois des galets principaux devaient encore passer sur les poutrelles enflammées… et pendant que nous nous efforcions de lutter contre les flammes, je vis que les rails commençaient à se tordre sous les effets conjugués de la chaleur et du poids.
Un grondement, et une autre poutre s’écroula. La fumée était trop dense. Nous étouffions ; il fallut sortir de sous la ville.