Выбрать главу

«Le second signe: l’échelle, ne m’embarrassa pas davantage. Il était évident que, si l’assassin était Larsan, il n’avait pas besoin d’échelle pour s’introduire dans le château, puisque Larsan couchait à côté de moi; mais cette échelle devait faire croire à la venue de l’assassin, «de l’extérieur», chose nécessaire au système de Larsan puisque, cette nuit-là, M. Darzac n’était pas au château. Enfin, cette échelle, en tout état de cause, pouvait faciliter la fuite de Larsan.

«Mais le troisième signe extérieur me déroutait tout à fait. Ayant placé Larsan au bout de la galerie tournante, je ne pouvais expliquer qu’il eût profité du moment où j’allais dans l’aile gauche du château trouver M. Stangerson et le père Jacques, pour retourner dans la chambre de Mlle Stangerson! C’était là un geste bien dangereux! Il risquait de se faire prendre… Et il le savait!… Et il a failli se faire prendre… n’ayant pas eu le temps de regagner son poste, comme il l’avait certainement espéré… Il fallait qu’il eût, pour retourner dans la chambre, une raison bien nécessaire qui lui fût apparue tout à coup, après mon départ, car il n’aurait pas sans cela prêté son revolver! Quant à moi, quand «j’envoyai» le père Jacques au bout de la galerie droite, je croyais naturellement que Larsan était toujours à son poste au bout de la galerie tournante et le père Jacques lui-même, à qui, du reste, je n’avais point donné de détails, en se rendant à son poste, ne regarda pas, lorsqu’il passa à l’intersection des deux galeries, si Larsan était au sien. Le père Jacques ne songeait alors qu’à exécuter mes ordres rapidement. Quelle était donc cette raison imprévue qui avait pu conduire Larsan une seconde fois dans la chambre? Quelle était-elle?… Je pensai que ce ne pouvait être qu’une marque sensible de son passage qui le dénonçait! Il avait oublié quelque chose de très important dans la chambre! Quoi?… Avait-il retrouvé cette chose?… Je me rappelai la bougie sur le parquet et l’homme courbé… Je priai Mme Bernier, qui faisait la chambre, de chercher… et elle trouva un binocle… Ce binocle, m’sieur le président!»

Et Rouletabille sortit de son petit paquet le binocle que nous connaissons déjà…

«Quand je vis ce binocle, je fus épouvanté… Je n’avais jamais vu de binocle à Larsan… S’il n’en mettait pas, c’est donc qu’il n’en avait pas besoin… Il en avait moins besoin encore alors dans un moment où la liberté de ses mouvements lui était chose si précieuse… Que signifiait ce binocle?… Il n’entrait point dans mon cercle. À moins qu’il ne fût celui d’un presbyte, m’exclamai-je, tout à coup!… En effet, je n’avais jamais vu écrire Larsan, je ne l’avais jamais vu lire. Il «pouvait» donc être presbyte! On savait certainement à la Sûreté qu’il était presbyte, «s’il l’était…» on connaissait sans doute son binocle… Le binocle du «presbyte Larsan» trouvé dans la chambre de Mlle Stangerson, après le mystère de la galerie inexplicable, cela devenait terrible pour Larsan! Ainsi s’expliquait le retour de Larsan dans la chambre!… Et, en effet, Larsan-Ballmeyer est bien presbyte, et ce binocle, que l’on reconnaîtra «peut-être» à la Sûreté, est bien le sien…

«Vous voyez, monsieur, quel est mon système, continua Rouletabille; je ne demande pas aux signes extérieurs de m’apprendre la vérité; je leur demande simplement de ne pas aller contre la vérité que m’a désignée le bon bout de ma raison!…

«Pour être tout à fait sûr de la vérité sur Larsan, car Larsan assassin était une exception qui méritait que l’on s’entourât de quelque garantie, j’eus le tort de vouloir voir sa «figure». J’en ai été bien puni! Je crois que c’est le bon bout de ma raison qui s’est vengé de ce que, depuis la galerie inexplicable, je ne me sois pas appuyé solidement, définitivement et en toute confiance, sur lui… négligeant magnifiquement de trouver d’autres preuves de la culpabilité de Larsan que celle de ma raison! Alors, Mlle Stangerson a été frappée…»

Rouletabille s’arrêta… se mouche… vivement ému.

*

«Mais qu’est-ce que Larsan, demanda le président, venait faire dans cette chambre? Pourquoi a-t-il tenté d’assassiner à deux reprises Mlle Stangerson?

– Parce qu’il l’adorait, m’sieur le président…

– Voilà évidemment une raison…

– Oui, m’sieur, une raison péremptoire. Il était amoureux fou… et à cause de cela, et de bien d’autres choses aussi, capable de tous les crimes.

– Mlle Stangerson le savait?

– Oui, m’sieur, mais elle ignorait, naturellement, que l’individu qui la poursuivait ainsi fût Frédéric Larsan… sans quoi Frédéric Larsan ne serait pas venu s’installer au château, et n’aurait pas, la nuit de la galerie inexplicable, pénétré avec nous auprès de Mlle Stangerson, «après l’affaire». J’ai remarqué du reste qu’il s’était tenu dans l’ombre et qu’il avait continuellement la face baissée… ses yeux devaient chercher le binocle perdu… Mlle Stangerson a eu à subir les poursuites et les attaques de Larsan sous un nom et sous un déguisement que nous ignorions mais qu’elle pouvait connaître déjà.

– Et vous, monsieur Darzac! demanda le président… vous avez peut-être, à ce propos, reçu les confidences de Mlle Stangerson… Comment se fait-il que Mlle Stangerson n’ait parlé de cela à personne?… Cela aurait pu mettre la justice sur les traces de l’assassin… et si vous êtes innocent, vous aurait épargné la douleur d’être accusé!

– Mlle Stangerson ne m’a rien dit, fit M. Darzac.

– Ce que dit le jeune homme vous paraît-il possible?» demanda encore le président.

Imperturbablement, M. Robert Darzac répondit:

«Mlle Stangerson ne m’a rien dit…

– Comment expliquez-vous que, la nuit de l’assassinat du garde, reprit le président, en se tournant vers Rouletabille, l’assassin ait rapporté les papiers volés à M. Stangerson?… Comment expliquez-vous que l’assassin se soit introduit dans la chambre fermée de Mlle Stangerson?

– Oh! quant à cette dernière question, il est facile, je crois, d’y répondre. Un homme comme Larsan-Ballmeyer devait se procurer ou faire faire facilement les clefs qui lui étaient nécessaires… Quant au vol des documents, «je crois» que Larsan n’y avait pas d’abord songé. Espionnant partout Mlle Stangerson, bien décidé à empêcher son mariage avec M. Robert Darzac, il suit un jour Mlle Stangerson et M. Robert Darzac dans les grands magasins de la Louve, s’empare du réticule de Mlle Stangerson, que celle-ci perd ou se laisse prendre. Dans ce réticule, il y a une clef à tête de cuivre. Il ne sait pas l’importance qu’a cette clef. Elle lui est révélée par la note que fait paraître Mlle Stangerson dans les journaux. Il écrit à Mlle Stangerson poste restante, comme la note l’en prie. Il demande sans doute un rendez-vous en faisant savoir que celui qui a le réticule et la clef est celui qui la poursuit, depuis quelque temps, de son amour. Il ne reçoit pas de réponse. Il va constater au bureau 40 que la lettre n’est plus là. Il y va, ayant pris déjà l’allure et autant que possible l’habit de M. Darzac, car, décidé à tout pour avoir Mlle Stangerson, il a tout préparé, pour que, quoi qu’il arrive, M. Darzac, aimé de Mlle Stangerson, M. Darzac qu’il déteste et dont il veut la perte, passe pour le coupable.