Je quittai mon appartement et pris la direction du sud au lieu du nord, où se trouvait la maison de Vince. Un quart d’heure plus tard, je frappais à la porte de chez Rita, le regard fixé sur l’emplacement vide de l’autre côté de la rue, auparavant occupé par le sergent Doakes et sa Taurus bordeaux. Ce soir, il devait très certainement être chez lui en train de se préparer, rassemblant ses forces pour le conflit imminent et astiquant ses balles. Essaierait-il de tuer le Docteur Danco, sachant qu’il avait la permission officielle de le faire ? Depuis combien de temps n’avait-il pas tué ? En ressentait-il le manque ? Le Besoin s’abattait-il sur lui en mugissant tel un ouragan, emportant toute sa raison et sa prudence ?
La porte s’ouvrit. Rita apparut, un grand sourire aux lèvres, et se jeta sur moi, m’enlaçant étroitement et m’embrassant le visage.
— Voilà le plus beau ! dit-elle. Entre.
Je passai un bref instant mes bras autour de ses épaules, pour la forme, puis me dégageai de son étreinte.
— Je ne peux pas rester très longtemps, dis-je.
Son sourire s’élargit un peu plus.
— Je sais, répondit-elle. Vince a appelé et m’a expliqué. Il a été adorable. Il m’a dit qu’il veillerait sur toi pour que tu ne fasses rien de trop fou. Rentre un moment, ajouta-t-elle en me tirant par le bras. Lorsqu’elle eut refermé la porte derrière elle, elle se tourna vers moi, l’air soudain sérieux. Écoute, Dexter, je veux que tu saches que je ne suis pas du genre jalouse et que je te fais confiance. Tu peux y aller et t’amuser sans problème.
— D’accord, merci, répondis-je. Même si je doutais m’amuser vraiment. Et je me demandai ce que Vince avait dû lui dire pour qu’elle voie cette fête comme un dangereux lieu de tentation et de débauche. Elle avait, du reste, peut-être raison. Étant donné que Vince était une sorte de produit synthétique, il pouvait être quelque peu imprévisible en société, ainsi que le prouvaient ses étranges échanges d’allusions sexuelles avec ma sœur.
— C’est gentil d’être passé avant la fête, reprit Rita, en me conduisant vers le canapé que j’avais tellement fréquenté dernièrement. Les enfants voulaient savoir pourquoi ils ne pouvaient pas y aller.
— Je vais aller leur parler, dis-je, impatient de voir Cody, et d’essayer de découvrir la vérité.
Rita sourit, l’air ravie que je veuille vraiment discuter avec Cody et Astor.
— Ils sont dehors, dit-elle. Je vais les chercher.
— Non, reste là, répliquai-je. J’y vais.
Cody et Astor étaient dans le jardin en compagnie de Nick, le balourd renfrogné d’à côté qui avait voulu voir Astor toute nue. Ils levèrent les yeux lorsque j’ouvris la porte-fenêtre ; Nick se détourna et décampa aussitôt vers son propre jardin. Astor courut vers moi et me sauta dans les bras ; Cody suivait derrière et nous regardait, sans manifester la moindre émotion.
— Coucou, dit-il, de sa petite voix calme.
— Je vous salue, jeunes citoyens, lançai-je. Et si nous revêtions nos toges de cérémonie ? César nous somme de nous rendre au Sénat.
Astor pencha la tête sur le côté et me regarda comme si je venais de manger un chat cru. Cody se contenta de murmurer : “Quoi”.
— Dexter, dit Astor, pourquoi on ne peut pas aller à la fête avec toi ?
— D’abord, lui expliquai-je, ce n’est pas le week-end. Et puis, de toute façon j’ai bien peur qu’il s’agisse d’une fête réservée aux adultes.
— Ça veut dire qu’il y aura des filles nues ? demanda-t-elle.
— Pour qui tu me prends ? répliquai-je, en fronçant les sourcils de façon exagérée. Tu crois vraiment que j’irais à une fête où il n’y aurait pas de filles nues ?
— Béééééééé, fit-elle et Cody souffla :
— Ha.
— Mais surtout, il y aura des danses grotesques et des chemises hideuses, et ce ne serait pas bien que vous voyiez ça. Vous perdriez tout respect pour les adultes.
— Quel respect ? demanda Cody, et je lui serrai la main.
— Bien dit, le félicitai-je. Allez, filez dans votre chambre maintenant.
Astor finit par pouffer de rire.
— Mais on veut aller à la fête, insista-t-elle.
— Je regrette, mais c’est impossible, répondis-je. En revanche, je vous ai apporté un fragment de trésor pour que vous ne cherchiez pas à vous enfuir. Je lui tendis un paquet de gaufrettes, notre monnaie secrète. Elle le partagerait équitablement avec Cody plus tard, à l’abri des regards curieux.
— Eh bien, jeunes gens, dis-je. Ils me regardèrent, attendant la suite. Mais je séchais, absolument impatient de connaître la réponse, mais ne sachant comment m’y prendre. Je ne pouvais tout de même pas demander : « Au fait, Cody, est-ce que par hasard tu aimes tuer des trucs ? » C’était, bien sûr, exactement ce que je souhaitais savoir, mais ce n’était sans doute pas le genre de chose qu’on pouvait dire à un enfant, surtout à Cody, qui était en général aussi bavard qu’une noix de coco.
Sa sœur Astor, cependant, semblait souvent parler à sa place. Le fait d’avoir passé ensemble leur petite enfance avec un ogre irascible pour père avait créé une relation fusionnelle entre eux, à tel point que lorsqu’il buvait une boisson gazeuse, elle aussi avait des renvois. Astor était capable d’exprimer tout ce qui traversait la petite tête de Cody.
— Est-ce que je peux vous poser une question très sérieuse ? demandai-je. Et ils échangèrent un regard qui contenait toute une conversation, mais que seuls eux comprenaient. Puis ils hochèrent la tête, aussi synchronisés que les bonshommes d’un baby-foot.
— Le chien des voisins, dis-je.
— Je t’avais dit, souffla Cody.
— Il renversait toujours les poubelles, déclara Astor. Et il faisait caca dans notre jardin. Et Nicky lui demandait de nous mordre.
— Alors Cody s’est occupé de lui ?
— Ben, c’est lui le garçon, répondit Astor. Il aime faire ce genre de truc. Moi, je regarde. Tu vas le dire à maman ?
Et voilà. Il aime faire ce genre de truc. Je les observai tous les deux : ils me regardaient sans manifester plus d’inquiétude que s’ils venaient de m’apprendre qu’ils aimaient mieux la glace à la vanille que celle à la fraise.
— Non, je ne le lui dirai pas, répliquai-je. Mais vous ne devez en parler à personne d’autre, jamais jamais. Juste nous trois, personne d’autre, compris ?
— D’accord, répondit Astor en jetant un coup d’œil à son frère. Mais pourquoi, Dexter ?
— La plupart des gens ne comprendraient pas, expliquai-je. Même votre maman.
— Toi oui, murmura Cody de sa petite voix rauque.
— Oui. Et je peux t’aider. Je pris une profonde inspiration et entendis un écho se répercuter en moi, me reliant à Harry par-delà le temps lorsque, des années auparavant, sous le même ciel étoilé de Floride il m’avait dit la même chose. Tu as besoin d’être recadré, dis-je, et Cody me regarda de ses grands yeux fixes avant de hocher la tête.
— D’accord.
CHAPITRE XXIII
Vince Masuoka habitait une petite maison de North Miami, dans une ruelle située non loin de 125th Street. Elle avait été peinte en jaune pâle avec des moulures mauves, ce qui me faisait douter de mes goûts en matière de collègues. Quelques buissons à la coupe impeccable agrémentaient le jardin, ainsi qu’un parterre de cactus près de la porte d’entrée, et l’allée pavée était éclairée par une rangée de lampes solaires très sophistiquées.
J’étais déjà venu une fois, un peu plus d’un an auparavant, lorsque Vince avait décidé, pour une raison que j’ignore, d’organiser un bal costumé. J’y avais emmené Rita, puisque tout l’intérêt d’avoir un déguisement est de pouvoir l’exhiber. Elle avait choisi d’être Peter Pan, et moi Zorro, bien sûr, le Justicier Noir à l’épée toujours prête. Vince nous avait ouvert la porte vêtu d’une robe fourreau en satin, la tête ornée d’un panier de fruits.