La nouvelle lui fit chaud au cœur. Malgré ses ordres, ni Le Coz ni Jaffar n’étaient rentrés dormir. Un pour tous, tous pour elle…
— Qu’est-ce qu’il a trouvé ?
— Pas grand-chose. Duruy n’était pas du genre liant.
— Les foyers d’accueil ? Les soupes populaires ?
— Il y est en ce moment même.
— Et Conante ? Les bandes vidéo ?
— En plein visionnage. Pour l’instant, c’est zéro. Duruy n’apparaît sur aucune.
— Zak ?
— Pas de nouvelles. Il doit secouer les dealers au réveil. Il paraît que tu lui as demandé de prendre le relais.
Le Coz avait dit ça sur un ton fermé mais elle n’avait pas le temps de ménager les susceptibilités. Une idée la traversa.
— Appelle Jaffar. Dis-lui de creuser sur le chien.
— Quoi le chien ? On a appelé les refuges animaliers. Aucune trace du clebs. D’ailleurs, on connaît même pas sa race. À tous les coups, il est mort et enterré.
— Interrogez les bouchers. Les marchés. Les grossistes en viande. Les mecs comme Duruy ont toujours des plans pour nourrir leur bête.
Il y eut un bref silence. Le Coz parut désorienté.
— Qu’est-ce que tu cherches au juste ?
— Un témoignage. Quelqu’un qui aurait vu Duruy en compagnie d’un autre homme — celui qui lui a injecté la dope.
— Ça m’étonnerait qu’un boucher ait la réponse.
— Qu’il voie aussi du côté des fringues, enchaîna Anaïs. Duruy devait s’habiller dans les surplus ou chez Emmaüs. Je veux que tu retraces ses dernières acquisitions.
— Il devait surtout passer ses journées au tape-cul.
— Je suis d’accord. Il faut aussi trouver le lieu où il faisait la manche. Un homme, avant nous, a fait le même boulot, tu piges ? Il l’a repéré. Surveillé. Étudié. Mettez-vous dans ses pas. Vous croiserez peut-être son ombre. T’as des nouvelles photos de Duruy ?
— Ses portraits anthropométriques, ouais.
— Montrez ces clichés aux mecs que vous interrogez. Et envoie-les-moi sur mon iPhone.
— OK. Et moi ?
Anaïs le lança sur la piste des anesthésiques. Vérifier les stocks, les prescriptions d’Imalgene et de kétamine dans la région d’Aquitaine — éventuellement les casses qui se seraient produits dans les cliniques ou les unités de production. Le Coz acquiesça, sans entrain.
Avant de raccrocher, elle lui demanda aussi de téléphoner aux gendarmes de Villeneuve-de-Marsan pour voir s’ils avaient avancé de leur côté. Elle lui conseilla de prendre des gants…
Elle parvenait aux abords de Bordeaux. Elle eut une brève pensée pour le flic gominé. Le lieutenant avait une particularité : des signes extérieurs de richesse qui ne cadraient pas avec son salaire. Ce confort ne venait pas de sa famille : Le Coz était le fils d’un ingénieur à la retraite. Un jour ou l’autre, l’IGS se pencherait sur le problème. Anaïs ne se posait pas de questions : elle avait les réponses.
La métamorphose du flic datait du cambriolage d’un hôtel particulier, avenue Félix-Faure, en 2008. Le Coz n’avait pas fait le coup mais il avait mené l’enquête. Il avait interrogé plusieurs fois la propriétaire des lieux, baronne d’un certain âge qui possédait un grand cru du Médoc. Depuis cette rencontre, Le Coz portait une Rolex, conduisait une Audi TT, payait avec une Black Card « Infinite ». Il n’avait pas trouvé les voleurs. Il avait trouvé l’amour, quoi qu’en disent ses collègues. Un amour qui rimait avec un certain confort. Dans le sens inverse, cette histoire n’aurait choqué personne.
Nouveau coup de fil. Jaffar.
— Où es-tu ? demanda-t-il.
— Je rentre sur Bordeaux. T’as trouvé quelque chose ?
— J’ai trouvé Raoul.
— Qui c’est ?
— Le dernier mec à avoir parlé à Duruy avant qu’il se fasse dessouder.
Nouvelle suée sur ses tempes. Elle avait de la fièvre. Sans lâcher son volant, elle s’envoya une rasade de sirop.
— Raconte.
— Raoul est un clodo qui vit sur les quais, aux abords de Stalingrad, rive gauche. Duruy lui rendait visite de temps en temps.
— Il l’a vu quand pour la dernière fois ?
— Vendredi 12 février, en fin d’après-midi.
Le soir présumé du meurtre. Un témoin essentiel.
— Selon lui, Duruy avait rendez-vous. Le soir même.
— Avec qui ?
— Un ange.
— Quoi ?
— C’est ce que raconte Raoul. En tout cas, c’est ce que lui a dit Duruy.
Anaïs était déçue. Un délire d’éthylique ou de défoncé.
— Tu l’as ramené au poste ?
— Pas à la boîte. Au commissariat de la rue Ducau.
— Pourquoi là-bas ?
— C’était le plus près. Il est en cellule de dégrisement.
— À 10 heures du matin ?
— Attends de voir le phénomène.
— Je passe par François-de-Sourdis et je file là-bas. Je veux l’interroger moi-même.
Elle raccrocha, retrouvant l’espoir. Ce travail de fourmi finirait par payer. Les moindres faits et gestes de la victime seraient reconstitués — jusqu’à son dernier contact avec le tueur. Elle vérifia si elle avait reçu les photos de Duruy par SMS. Elle découvrit plusieurs portraits anthropométriques. Le jeune punk n’avait pas l’air commode. Mèches noires hirsutes. Yeux charbonneux, soulignés de khôl. Piercings sur les tempes, les ailes du nez, les commissures. Philippe Duruy présentait un curieux syncrétisme. 50 % punk. 50 % gothique. 100 % teufeur.
Elle pénétra dans la ville et longea les quais. Le soleil était de retour sur l’esplanade des Quinconces. Le ciel lavé par l’averse crachait un bleu éblouissant au-dessus des immeubles encore brillants de pluie. Elle emprunta le cours Clémenceau, évita le quartier chic des Grands-Hommes puis s’écarta du centre par la rue Judaïque. Elle ne réfléchissait pas pour s’orienter, une part d’elle-même, la part réflexe, lui tenait lieu de GPS.
Rue François-de-Sourdis, elle fonça dans son bureau et vérifia ses mails. Elle avait reçu le rapport du coordinateur de l’IJ, le bel Arabe. Il contenait un scoop : on avait retrouvé au fond de la fosse des particules d’un plancton spécifique, présent sur la Côte basque. Or, on avait aussi découvert ce produit organique sous les ongles de l’amnésique — le cow-boy de Pierre-Janet.
Anaïs décrocha son téléphone dans l’espoir d’en savoir plus. Un lien direct entre la scène d’infraction et le géant. Dimoun ne put que lui répéter ce qu’il avait écrit puis enchaîna :
— Vous connaissez un psychiatre du nom de Mathias Freire ?
— Oui.
— C’est votre expert dans cette affaire ?
— Nous n’avons pas saisi d’expert. Nous n’avons même pas de suspect. Pourquoi ?
— Il m’a appelé hier soir.
— Qu’est-ce qu’il voulait ?
— Connaître nos résultats d’analyses.
— Ceux de la scène d’infraction ?
— Non. Ceux des prélèvements de l’amnésique.
— Vous les lui avez donnés ?
— Il m’a dit qu’il appelait de votre part !
— Vous lui avez signalé que le plancton se trouvait aussi dans la fosse ?
Dimoun ne répondit pas. Plus éloquent qu’un aveu. Elle n’était en colère ni contre le psychiatre, ni contre le technicien. Chacun suivait son idée. À la guerre comme à la guerre.
Elle allait raccrocher quand le scientifique reprit :