Un éclair passa dans les yeux du gendarme — il prévoyait déjà d’antidater d’autres documents. Des PV d’audition. Des actes d’enquête de proximité. Anaïs lui coupa l’herbe sous le pied.
— Mes hommes sont déjà en train de perquisitionner vos locaux. Mettez votre putain de manteau !
— Un dimanche ? Vous… vous avez pas le droit.
— Dans le cas d’un double meurtre, on a tous les droits.
L’aile de balsa se brisa entre ses doigts :
— Un double meurtre ?
Anaïs poursuivit, du ton sec qu’on n’apprend pas à l’école de police mais qui est inné chez tous les flics :
— Le 16 février, au Pays basque. Les tueurs conduisaient le Q7. Si tu continues à traîner, je te jure que je te mets les pinces.
— C’est un crime de l’ETA ?
— Rien à voir. (Elle sortit ses menottes.) Je te propose un deal. Parle ici, maintenant, et on pourra peut-être s’arranger. Sinon, je t’inculpe de complicité d’homicide volontaire. Les conducteurs du Q7 ont déjà tenté de tuer un autre type le 19. Cette bagnole, c’est ton ticket pour perpète. Soulage ta conscience !
Maurice suait comme un gigot sur la broche. Ses lèvres tremblaient.
— Vous… vous pouvez rien prouver…
Anaïs eut une idée — elle se maudit de ne pas l’avoir eue auparavant :
— Bien sûr que si. L’ACSP n’a jamais contacté sa compagnie d’assurances. Aucune déclaration. Aucun sinistre. Tu trouves ça normal, toi, de ne pas se faire rembourser une bagnole de plus de 60 000 euros ?
À force de reculer, le gendarme s’était coincé dans un angle.
— Jamais le traqueur de la bagnole n’a été activé, ajouta Anaïs, prise d’une soudaine inspiration. Le moins qu’on puisse dire, c’est que le vol de ce véhicule ne motive pas les troupes !
— Pas les menottes, pas les…
Elle sauta sur la table. Ses rangers écrasèrent les avions. À l’âge de 12 ans, elle avait été championne d’Aquitaine de gymnastique. La petite gymnaste de papa. Elle bondit sur Dussart qui hurla. Ils tombèrent tous les deux. Anaïs immobilisa le type, un genou sur sa poitrine, et lui enfonça une menotte ouverte dans la gorge.
— Accouche, enculé !
— NON !
— Qui est venu te voir ?
L’homme faisait « non » en secouant violemment la tête. La sueur et les larmes brillaient sur son visage violacé. Anaïs serra les pinces sur sa glotte.
— QUI ?
Il passa au teint betterave. Il ne pouvait plus respirer. Encore moins parler. Elle relâcha légèrement la tenaille.
Le gendarme cracha :
— Ils… ils étaient deux.
— Leurs noms ?
— Je sais pas.
— Ils t’ont filé du fric ?
— Jamais de la vie ! Je… j’ai pas besoin d’argent !
— Avec le crédit de ta baraque ? Celui de ta bagnole ? Les fringues de tes mômes ?
— Non… non… non…
Elle serra à nouveau les mâchoires du bracelet. Au fond d’elle-même, elle était terrifiée. Par sa propre violence. Par l’ampleur de son dérapage. L’IGS se délecterait du témoignage du lieutenant Patrick Dussart.
— PARLE ! POURQUOI AS-TU RÉDIGÉ CE FAUX ?
— Ils… ils m’en ont donné l’ordre.
Elle donna du mou à la prise :
— L’ordre ?
— C’étaient des officiers. Ils… Ils ont parlé de raison d’État.
— Ils étaient en uniforme ?
— Non.
— Ils t’ont montré leurs papiers officiels ?
— Non.
Dussart se releva sur un coude et essuya ses larmes.
— Ces mecs-là étaient des officiers, bon Dieu… J’ai servi quatre ans dans la Marine, sur le Charles-de-Gaulle. Je sais reconnaître un gradé quand j’en vois un.
— Quel corps ?
— Je sais pas.
— À quoi ressemblaient-ils ?
— Des gars sérieux, en costume noir. Les militaires n’ont pas la même façon de porter les tenues civiles.
C’était la première phrase censée du connard.
— Ils sont venus à la gendarmerie ?
— Non. Chez moi, le soir du 17. Ils m’ont donné les grandes lignes du rapport que je devais rédiger, et la date à apposer. C’est tout.
Ces visiteurs ne pouvaient pas être les tueurs de la plage de Guéthary. À cet instant, les salopards étaient à Marseille, en train d’attaquer Victor Janusz. Qui d’autre ? Des collègues ? De toute façon, ce témoignage ne lui servait déjà plus à rien. Dussart nierait en bloc et c’est elle qui se retrouverait en garde à vue pour agression.
Son idée de la balise non activée lui parut beaucoup plus utile. Elle se releva et rangea ses pinces.
— Qu’est-ce… Qu’est-ce qui va m’arriver ? chevrotait l’autre en se massant le cou.
— Tiens-toi à carreau et tout se passera bien, fit-elle entre ses dents.
Elle sortit et trébucha sur le seuil. La lumière la frappa au fond des yeux. Elle rajusta son blouson, balaya les échardes de balsa qui couvraient ses fringues. De rage, elle envoya un coup de pied dans un petit tricycle qui traînait là.
À grandes enjambées, elle atteignit le portail. Sur le seuil du pavillon, la femme et ses deux enfants pleuraient.
Sa main se crispa sur la grille.
Elle aussi chialait à pleines larmes.
Elle ne tiendrait pas longtemps à ce régime.
79
Tout était intact.
Comme si Narcisse avait quitté son atelier la veille.
— J’étais sûr que tu reviendrais, expliqua Corto.
Après déjeuner, il avait enfin pu prendre le chemin de son propre atelier. Le psychiatre avait tenu à l’accompagner. L’espace n’excédait pas cinquante mètres carrés. Les murs n’en étaient ni noirs, ni crayonnés, mais le lieu n’était pas non plus impeccable comme le repaire de Rebecca.
Des toiles vierges s’alignaient contre le mur de gauche. Des bâches se déployaient sur le sol, constellées de taches de couleur. Des pots de peinture industrielle, des bacs maculés, des sacs de pigments, des Tupperware s’entassaient un peu partout. Des planches sur des tréteaux supportaient des tubes séchés, tordus, écrasés, mais aussi, curieusement, de grosses seringues en métal. Des pinceaux jaillissaient en bouquets de boîtes de conserve chromées.
— Tu fabriquais toi-même ta peinture, commenta Corto. Tu étais aussi exigeant que Karl. Tu mélangeais tes pigments. Tu les passais à la broyeuse et tu réglais leur onctuosité, en les mélangeant avec l’essence de térébenthine et l’huile de lin. Je me souviens : pour lier les pigments, tu utilisais une huile clarifiée spécifique. Tu te fournissais auprès d’une raffinerie industrielle qui a plutôt l’habitude de livrer ses clients par tonnes. Ensuite, tu injectais tes couleurs dans des seringues à graisse pour tracteurs que j’avais moi-même récupérées auprès des fermiers du coin…
Narcisse s’approcha des bacs où des mélanges noirâtres, rougeoyants, violacés avaient séché. Les bidons, les récipients en aluminium, les sacs poussiéreux distillaient encore de violents effluves chimiques ou minéraux. Il saisit des brosses, caressa des tubes, respira les odeurs — il n’éprouvait rien. Pas le moindre souvenir. Il en aurait chialé.
Il remarqua, parmi les objets pétrifiés, un carnet aux pages collées de peinture. Il le feuilleta. D’une écriture minuscule, on avait inscrit des listes de noms, de chiffres, de pourcentages.