Sur le point de rebrousser chemin, Grace baissa les yeux sur une inscription qui lui avait échappé à son arrivée, et comprit son erreur. Ludwig avait vu juste.
On y apprenait que la verrière actuelle était une version moderne et totalement réinterprétée d’un ancien vitrail qui avait été détruit. Des sources, entre le XIVe et le XVIIe siècle, attestaient que l’œuvre originale, très différente, avait été installée dans l’église aux environs de 1300, soit peu de temps après la date fatidique de 1284, et qu’elle en constituait donc le premier témoignage historique. Pourquoi les habitants de Hamelin auraient-ils raconté un événement si sombre sur les murs d’un lieu sacré s’il n’était pas avéré ?
Grace s’approcha de la pancarte explicative et découvrit avec fascination un vieux dessin aux couleurs jaunies accompagné d’une légende : « Voici à quoi ressemblait le vitrail original, reproduit ici dans une aquarelle d’Augustin von Mörsberg, en 1592, venu d’Alsace jusqu’à Hamelin pour enquêter sur la véracité de l’affaire du joueur de flûte et de la disparition des enfants. »
À des lieues de la vague représentation figurative actuelle, la peinture était d’une précision et d’un niveau de détail saisissants. Au premier plan, sur la gauche, occupant près d’un quart de l’espace, le joueur de flûte, habillé de vêtements de couleurs rayés, se tenait debout, son instrument aux lèvres. On devinait une espèce d’armure qui dépassait du col de son costume. Dans un paysage de collines en arrière-plan, on distinguait deux cerfs et une biche couchés devant un bois, ainsi que le petit village de Hamelin, déjà flanqué de son fier clocher. Une colonie de rats s’en échappait, se précipitant vers la rivière, où une barque accueillait le musicien dessiné en miniature. Au-dessus, à droite, s’achevait l’histoire sans laisser guère de place à l’interprétation. Gravissant une colline plus haute que les autres, le joueur de flûte suivait un chemin jusqu’à une crevasse menant dans le tréfonds de la montagne. Une multitude de petits êtres marchaient derrière lui, tels des somnambules aux bras tendus. À l’arrière du groupe, un peu en retrait, l’un des enfants, tombé sur le dos, la main levée, semblait crier un dernier avertissement à ses camarades condamnés. Près du gouffre mortel, proche du sommet, se dressaient une croix et un gibet, symboles funèbres de la destinée qui attendait les âmes innocentes.
Grace n’avait plus l’impression de regarder une illustration d’un livre de contes, mais plutôt la transcription minutieuse d’un événement si terrible que l’histoire devrait à tout jamais en conserver la mémoire dans ses moindres détails.
Bien qu’ébranlée, la jeune femme ne pouvait s’empêcher de douter. Il lui manquait une preuve supplémentaire pour qu’elle décide de poursuivre son enquête sur le seul fondement de cette piste.
Et alors qu’elle lisait la fin du texte explicatif qui se trouvait sous le dessin original, sa résolution bascula. Ce qu’elle venait d’y apprendre la bouleversa.
Le texte du panneau précisait qu’au-delà de la légende peinte et perpétuée oralement, les tout premiers registres administratifs de la ville de Hamelin commençaient en 1384, avec cette phrase, simple, factuelle, glaçante :
« Il y a cent ans que nos enfants sont partis. »
– 21 –
Secouée par cette dernière révélation, Grace avait désormais acquis la conviction qu’elle devait creuser cette piste de la légende noire de Hamelin. Le faisceau d’indices en faveur de l’authenticité de l’événement était suffisamment étoffé pour qu’elle puisse envisager une réalité historique sur laquelle appuyer son enquête personnelle. Afin de recueillir des informations plus précises, elle décida de se rendre au musée de la ville, dont l’adresse figurait au bas de chaque panneau touristique
Il était précisément 20 h 12 et le musée fermait ses portes ce soir-là à 20 h 30. En se géolocalisant sur son téléphone, elle constata qu’elle ne se trouvait qu’à une minute à pied de l’établissement. Grace sortit en trombe de l’église, manquant de renverser un couple qui entrait. Le même qu’elle avait croisé dans les rues de la ville une demi-heure plus tôt. Ils se dévisagèrent un bref instant et elle poursuivit sa course pour gagner Osterstrasse, une avenue piétonne. Du coin de l’œil, elle notait l’accumulation d’enseignes dorées des cafés et restaurants traditionnels devant lesquels, lors des beaux jours, s’étalaient sans doute de vastes terrasses égayées de touristes. Mais en cette période hivernale, la rue était presque vide, et seules quelques rares silhouettes évoluaient sous les lueurs discrètes de petits lampadaires qui avaient ici remplacé les lanternes accrochées aux murs des maisons. La figure et les yeux mouchetés par la bruine, Grace aperçut enfin la façade du musée, bien éclairée par des spots. Elle poussa la porte abritée sous une arche de pierre sculptée, et tomba nez à nez avec le joueur de flûte drapé de son habit de couleurs. Sous le choc, elle recula brutalement.
Derrière un comptoir, une jeune femme aux cheveux violets la regarda, interloquée.
Grace se ressaisit et tenta de jouer la carte de l’ironie.
— Ah ce n’est pas le vrai, un instant, j’ai cru que… enfin bon.
L’hôtesse d’accueil la dévisagea, l’œil vide, avant de lui répondre en anglais :
— Je crains que vous n’ayez pas le temps de faire le tour du musée. Nous fermons dans moins de quinze minutes.
— Je ne suis pas là pour faire du tourisme, mais dans le cadre d’une enquête de police, reprit Grace plus sérieusement en présentant son badge. J’aimerais voir celui ou celle qui dirige cet établissement, s’il vous plaît.
La réceptionniste à la chevelure colorée semblait indécise. Elle donnait l’impression de ne pas trouver l’embranchement intellectuel qu’elle devait suivre dans le cadre de la procédure.
— Maintenant, si possible, insista Grace avec un sourire.
— Euh, oui… J’appelle M. Brawekod.
Moins d’une minute plus tard, un homme d’une petite quarantaine d’années, aux cheveux blonds coupés court, s’approchait de Grace en lui tendant la main. L’inspectrice trouva fort élégants son pull bleu marine bien ajusté et ses fines lunettes dorées.
— Nate Brawekod. Que puis-je pour vous ? demanda-t-il dans un anglais parfait.
— Grace Campbell de la police nationale d’Écosse. Vous pouvez peut-être m’aider à avancer dans une affaire un peu particulière. Cela ne concerne pas votre musée, s’empressa-t-elle de préciser devant la mine soudain inquiète du directeur. Puis-je m’entretenir avec vous en privé, s’il vous plaît ?
— Bien sûr, venez dans mon bureau. Merci, Gersh, dit-il à la réceptionniste, qui continuait à fixer l’enquêtrice avec un mélange de fascination et de crainte.
Ils traversèrent une première salle, dans laquelle une abondante série de représentations picturales mettait en scène la légende du joueur de flûte. Chaque artiste avait injecté une dimension menaçante dans ce qui semblait pourtant s’apparenter à un défilé festif. Les enfants étaient confiants, tout aux réjouissances, le musicien lui-même paraissait enjoué, pleinement concentré sur son instrument. Mais en s’attardant plus avant, on décelait le mauvais regard en biais du flûtiste s’assurant que ses victimes restaient bien dans son sillage, ou encore le visage paralysé de peur d’un des bambins, conscient du sort qui leur était réservé et de son incapacité à arrêter le drame.
Un peu plus loin, l’attention de Grace fut attirée par des présentoirs blancs sur lesquels reposaient des cloches de verre baignées de lumière. À l’intérieur se trouvaient différents objets qui piquèrent sa curiosité. Sous la première, on voyait une antique carte de l’Europe ; sous la deuxième, une paire de bottines rouges ; et, sous la troisième, un tas de gravier.