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Grace se fit le plus discrète possible pour ne pas attirer l’attention avec sa blessure et ses vêtements maculés de terre. Elle récupéra vite sa voiture et retourna à Hamelin où elle s’arrêta dans une pharmacie après avoir pris soin de bien remonter la capuche de sa parka pour cacher ses blessures au cou et au visage. Puis elle loua une chambre dans un hôtel bas de gamme à réception automatisée pour limiter les risques de se faire repérer.

Assise dans le seul fauteuil de la pièce, elle s’occupa de sa pommette qui ne cessait d’enfler, désinfecta les coupures sur ses mains, passa un onguent sur les traces d’étranglement qui bleuissaient son cou, avant de masser sa gorge qui lui faisait terriblement mal. Puis, éreintée, elle se laissa retomber contre le dossier de son siège.

Les yeux fermés, elle réfléchit à l’enchaînement des derniers événements, notamment à la façon dont elle avait été suivie. Quand la filature avait-elle commencé ? À quel moment était-elle allée suffisamment loin dans son enquête pour attirer l’attention de ces personnes dont elle ne savait rien ? L’alerte avait dû être déclenchée par l’infirmière lors de sa visite à l’ancien inspecteur Scott Dyce. La raison de l’ultime coup de téléphone passé par Kathy Hodges, peu avant sa mort, ne faisait désormais plus guère de doute.

Grace réfléchit plus avant. Il semblait évident à présent qu’il ne s’agissait pas d’un simple réseau pédocriminel, si ignoble soit-il, qui n’aurait pas eu les moyens d’engager une surveillance poussée sur plusieurs pays. Cette conclusion faisait écho à ce que l’analyste des télécommunications de son commissariat lui avait dit à propos de la manière dont les appels de l’infirmière avaient été cryptés : ce genre de brouillage était loin d’être courant, une telle technologie ne pouvait appartenir qu’à une organisation très riche, et surtout très équipée.

Qui se cachait derrière ce réseau ? Ces gens cherchaient-ils seulement à protéger leurs funestes activités ou, comme l’avait laissé entendre Scott Dyce, étaient-ils coupables de forfaits encore plus terribles ?

Combien de temps lui restait-il pour trouver des réponses avant que d’autres poursuivants soient lancés à ses trousses ?

Grace se redressa et alluma le portable qu’elle avait récupéré sur le corps de la jeune femme. Évidemment, son ouverture nécessitait un mot de passe, mais les inspecteurs de Glasgow étaient depuis peu équipés d’une application de « piratage » sur leur propre téléphone professionnel. Ils étaient si souvent amenés à vérifier le contenu de smartphones au cours de leurs enquêtes que les services informatiques de la police écossaise avaient développé un logiciel capable de les déverrouiller.

Elle connecta son appareil à celui de la tueuse et lança son programme. Quand le travail de décodage fut achevé, une clochette retentit et Grace put accéder aux données.

Malheureusement, aucun numéro n’était enregistré et l’historique des appels était vide. En revanche, huit photographies étaient mémorisées.

Grace les ouvrit et se reconnut sur les cinq premières. On la voyait sortir de chez elle à Glasgow, à l’aéroport passer le portillon pour prendre son vol en direction de Hanovre, quitter la demeure de Ludwig Freimann, entrer dans l’église de Hamelin, puis partir du domicile de la veuve du commissaire Schmidt.

Les trois autres clichés lui parurent au contraire tout à fait étrangers. Il s’agissait d’une cabane, ou plutôt une chaumière isolée dans la pénombre d’une épaisse forêt. Les branchages flous au premier plan prouvaient que les photos avaient été faites d’une cachette. Où se trouvait cet endroit ? Pourquoi ces clichés étaient-ils enregistrés à côté de ceux de Grace ?

La seule façon de le savoir était de retrouver cette maisonnette, qui constituait désormais son unique résidu de piste.

Sans attendre, Grace accéda au menu du téléphone, activa le service de localisation et, via l’application de piratage de son propre appareil, trouva les coordonnées GPS du lieu où les photos avaient été prises. Elle entra la succession de chiffres dans une application de cartographie en ligne.

Son téléphone moulina bien moins longtemps qu’elle ne l’avait anticipé. Et pour cause, la zone identifiée était proche et se situait dans le sud-ouest de l’Allemagne, en plein cœur de la Forêt-Noire. Grace se rappela ce qu’elle savait de cette région baptisée si sombrement. Selon le folklore ancestral, c’était dans ces bois tordus et profonds, hantés pour certains, que s’étaient déroulés les plus sinistres faits divers des époques anciennes. Drames sordides et effrayants que l’on avait sournoisement renommés contes de fées.

– 26 –

En contrebas de la route en lacets qu’elle suivait depuis plusieurs heures, Grace aperçut l’écume d’un torrent. Ses méandres bouillonnants conduisaient le regard jusqu’aux toits couverts de neige des habitations nichées au creux de la vallée. Il n’était que quatorze heures, mais le ciel était si gris que, dans le village de Hornberg, les lumières brillaient déjà derrière les fenêtres des maisons à colombages, comme autant de pièces d’or.

Grace se gara sur un parking situé au pied d’un relief menant à l’ancien château fort qui dominait les lieux. Selon son GPS, elle avait quatre heures de marche à travers la forêt enneigée pour rejoindre l’endroit où avaient été prises les photos de la chaumière. La raison aurait voulu qu’elle reporte son expédition au lendemain matin, mais elle n’avait pas ce luxe : demain soir, l’ultimatum des trois jours arriverait à son terme et Elliot Baxter lui ordonnerait de regagner Glasgow. Si risquée soit sa décision, Grace n’hésita donc pas.

Elle s’acheta quelques provisions, un petit réchaud à gaz, y ajouta de solides chaussures de marche, une couverture de survie, un bonnet, des gants, et remplit son Thermos de thé brûlant. Puis elle traversa un pont de pierre qui enjambait le torrent aux rives glacées, et fendit la poudreuse du chemin de randonnée qui serpentait dans la forêt.

Les cinq premiers kilomètres furent presque enchanteurs. Elle n’entendait que le crissement de ses pas, se mêlant de temps à autre à la mélodie d’un rouge-gorge qui l’observait sur une branche cristalline avant de s’envoler dans un saupoudrage neigeux. Parfois se laissait deviner le murmure lointain du cours d’eau creusant son lit bien plus bas, tandis que la forêt s’ouvrait pour dévoiler les flancs de la montagne opposée garnis de sapins blancs. Mais au fur et à mesure que la lumière diminuait, des croassements de corbeaux imposants remplacèrent les gazouillis des rares petits oiseaux, et le sentier se fit plus étroit et sinueux. Dans une pénombre à laquelle ses yeux s’habituaient difficilement, Grace franchit une rivière sur un pont de bois mal ajusté, d’où pendaient des stalactites qui se décrochèrent à son passage pour éclater sur les rochers qui émergeaient des eaux. Laissant derrière elle cette passerelle branlante et grinçante, Grace dut alors quitter la voie balisée pour couper à travers la forêt. Elle s’enfonçait parfois jusqu’aux chevilles dans la poudreuse, et en l’espace d’une demi-heure, il lui sembla errer au cœur d’une terre désertée, hors du temps. Seul le profil furtif d’une biche aperçu dans le brouillard naissant lui prouva que la vie existait encore.

Peinant, le sang palpitant de nouveau dans sa pommette, Grace suivait les indications du GPS avec l’impression qu’elle n’avançait pas. La neige et la brume unifiaient le paysage dans un décor éthéré sans aucun point de repère. En plus de lutter contre la fatigue physique, elle eut alors à se battre contre l’absurde question qui tournait dans sa tête : que faisait-elle ici ? Elle s’arrêta pour reprendre sa respiration. Entre les branches griffues qui s’étendaient au-dessus d’elle, elle vit le ciel bas et gris qui virait au noir. Il lui restait très peu de temps avant la tombée de la nuit. Éperonnée par cette perspective inquiétante, elle accéléra le pas jusqu’à déboucher sur une improbable clairière endormie par le brouillard où elle fut saisie de peur : au centre de la trouée se dressait un aigle géant aux ailes immenses à moitié dépliées, sa haute tête penchée dans sa direction, ses deux yeux perçants larges comme des hublots surplombant la courbe aiguisée de son bec. Le temps qu’elle prenne conscience du piège tendu par son imagination, Grace s’était vraiment crue en présence d’une créature fantastique issue des profondeurs des âges.