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Elle lui adressa un discret signe du menton en guise d’approbation.

— Vous avez mené une belle enquête pour parvenir jusqu’ici. Mais sachez que la suite est d’un… tout autre niveau. Si talentueuse et déterminée que vous soyez, vous ne réussirez jamais seule. Tout comme, je vous le rappelle, vous avez échoué à faire tomber Olympe la dernière fois…

À ce mot, Grace tressaillit. Son enquête sur le meurtre du monastère d’Iona l’avait effectivement amenée à mettre au jour l’existence d’Olympe, une multinationale ayant des ramifications dans les domaines politique, militaire, scientifique.

— Vous travaillez toujours pour eux ?

— Plus que jamais. Même si je n’ai pas réussi à vous supprimer, Olympe n’a jamais été inquiétée après vos investigations. À mon retour du Groenland, bien qu’en piètre état, j’ai donc été promu au sein du groupe. Ce nouveau statut m’a permis de vous faire suivre jusqu’ici, dans… cette charmante maisonnette que les frères Grimm n’auraient pas reniée.

— Ne me dites pas qu’Olympe est liée à cette affaire de réseau pédocriminel ?

— Franchement, inspectrice, comment croyez-vous qu’un scandale tel que le projet Kentler ait pu être étouffé auprès de la justice, de la police et de la presse ? Quelle entreprise serait assez puissante pour protéger tant de salopards en même temps, à des postes si élevés, alors que toutes les preuves sont à portée de main ? Vous vous doutez bien que quelqu’un veille à ce que les coupables n’aient pas de problème, notamment en stoppant les enquêteurs un peu trop curieux.

Révulsée, Grace comprit l’insinuation.

— C’est donc Olympe qui a fait interner Scott Dyce ?

— Pauvre homme…, soupira Gabriel, faussement ému. Il était tellement antipathique que ce fut très facile, paraît-il, de le faire passer pour un horrible personnage. Alors qu’il n’y avait pas plus intègre et dévoué que lui à la cause des enfants.

— Que lui avez-vous fait ?

— À l’époque, je ne travaillais pas encore pour Olympe, mais afin que vous m’accordiez votre confiance, je vais être transparent et vous révéler tout ce que j’ai appris depuis que j’occupe le poste de « nettoyeur », autrement dit responsable de l’un des départements de la sécurité, dont la fonction est l’une des plus reconnues au sein d’Olympe. Le chevalier blanc Scott Dyce a cru qu’il allait à lui tout seul venir à bout du système de corruption qui entretient et protège la pédocriminalité. Au lieu de conclure à un acte isolé d’un pauvre type un peu dégénéré dans l’enquête sur votre kidnapping, il a voulu prouver l’existence d’un réseau organisé qui mettrait en cause des gens très importants. Évidemment, il avait raison et il a commencé par découvrir l’existence de la secte pédophile du joueur de flûte. Il a cru au début qu’il avait atteint son objectif. Jusqu’à ce qu’il établisse des liens entre certains membres des fanatiques de Hamelin et un réseau bien plus important : l’expérience Kentler impliquant des universitaires, des politiques, des journalistes, des fonctionnaires, des stars. Et comme ce grand naïf voulait absolument tous les dénoncer, Olympe a dû intervenir.

— Attendez, quel est l’intérêt d’Olympe d’intervenir dans ce domaine ? Je croyais que vous étiez concentrés sur les hautes technologies ?

— Olympe est bien plus vaste que vous ne le pensez, inspectrice. Tellement plus… Et ses clients viennent de tous les horizons. Y compris de la pédocriminalité. Donc, oui, quand Scott Dyce a commencé à devenir dangereux, on a fait ce que l’on a toujours fait dans ces situations.

Grace sentit à quel point Gabriel parlait avec passion, admiratif de la détestable manipulation qu’il s’apprêtait à décrire.

— D’abord, on fait croire au « justicier », en l’occurrence l’inspecteur Dyce, qu’on le soutient, voyez-vous, Grace, et puis, petit à petit, on le prive de moyens d’agir dans le cadre de son travail, sans le lui révéler ouvertement. Le gentil policier se tue à la tâche pour rédiger des rapports qui ne sont jamais assez complets aux yeux de ses supérieurs, le laissant dans l’incapacité d’agir, et les délais de réponse s’étalent indéfiniment. Au bout de quelques semaines, on lui annonce qu’il ne peut pas aller plus loin dans l’enquête pour des raisons de « sécurité nationale ». Le « justicier » entre alors dans une lente dépression et la hiérarchie glisse à l’oreille des collègues de surveiller l’inspecteur Dyce, dont le comportement est bizarre ces derniers temps. Quand notre cible devient suspecte aux yeux de tous ses camarades, on peut alors lui porter le coup de grâce en l’accusant du crime qu’il prétendait dénoncer. Les photos, films et preuves qu’il conservait en vue de faire tomber le réseau sont transformés en éléments à charge contre lui, afin de démontrer qu’il détenait du matériel pédopornographique pour son usage personnel. Son récent comportement erratique trouve enfin son explication. Même sa femme et ses enfants finissent par douter. Il est isolé, déprimé, conspué, il se révolte avec violence, on en profite pour le décrédibiliser un peu plus et on saisit l’occasion pour le faire déclarer inapte et dangereux. Ensuite on le piège pour faire croire qu’il a commis deux viols sur mineurs, mais qu’il n’avait plus toute sa tête au moment des faits. On n’a plus qu’à l’interner. Mais il va de mal en pis, peut-être parce qu’on ne lui donne pas assez de calmants… Et l’affaire est enterrée !

Gabriel souriait et Grace revit le visage ravi qu’il arborait quand il était penché sur elle, prêt à la torturer.

— C’est une méthode plus compliquée qu’un assassinat, reprit-il, mais finalement bien plus efficace. La mort d’un policier qui faisait des recherches sur un réseau, c’est aussitôt suspect aux yeux des collègues, de la presse et du grand public ; mais un inspecteur qui faisait mine d’enquêter sur des pédocriminels alors qu’il en était lui-même un, protégeant ses petits copains, c’est une histoire qui passe toute seule. Et hop, tout le monde oublie, affaire classée.

Pour avoir elle-même vécu une mise à l’écart dans son commissariat, Grace connaissait mieux que personne la spirale autodestructrice à laquelle pouvait conduire l’ostracisme hiérarchique.

— Qu’avez-vous à me proposer, Gabriel ?

— Oui, oui, j’y viens, mais je croyais que vous aimeriez savoir ce qui est arrivé à votre père ?

Grace se raidit.

— Inspectrice, je sais évidemment tout ce qui touche à vos investigations. D’ailleurs, vous auriez vu ma tête lorsque j’ai pris mes nouvelles fonctions chez Olympe et que j’ai découvert votre nom accompagné de votre prénom de petite fille dans l’un de mes dossiers sur la pédocriminalité. Il est vrai que les ramifications du groupe sont tellement étendues que la coïncidence perd un peu de son charme. Mais revenons à votre père. Un homme pas très causant, je crois, mais un homme bien, au sens où les gens « normaux » l’entendent. Quand il a commencé à avoir des doutes sur votre mère dans l’histoire de votre enlèvement, il a voulu vous emmener avec lui, mais elle a refusé et s’est mise à l’agresser physiquement. Il n’a pas voulu se battre, de peur qu’elle porte plainte et qu’elle parvienne à le faire emprisonner. Il a alors quitté la maison pour retrouver sa liberté d’agir et vous tirer des griffes de votre mère de façon légale le plus vite possible. C’est là qu’il s’est mis en relation avec l’inspecteur Scott Dyce pour aider à faire avancer l’enquête. Vous vous doutez bien qu’Olympe ne pouvait pas laisser ce nouveau justicier courir ainsi dans la nature. Je suis donc désolé de vous annoncer qu’il a été assassiné seulement deux mois après être parti du domicile familial. Mais selon le rapport que j’ai lu, cela s’est fait proprement, avec une seule balle, une incinération et on n’en parle plus.