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Grace songea inévitablement à l’affaire d’Iona, et ce qu’elle l’avait amenée à découvrir.

— Vous pensez juste, inspectrice, devina-t-il. L’abêtissement des populations occidentales via la dépendance à la vacuité des réseaux sociaux, entraînant une chute mondiale du QI, fait bel et bien partie du Plan ; cela constitue les fondations de leur objectif final. Mais je sais qu’ils avancent masqués dans d’autres domaines afin que les gens soient désorientés et n’aient pas le temps de comprendre ce que l’on est en train de faire d’eux.

Grace avait toujours été méfiante à l’égard des analyses globalisantes et des intentions malfaisantes que l’on prêtait à certaines multinationales. Mais son enquête précédente avait démontré que les dirigeants des grandes entreprises de la Silicon Valley, qui utilisaient les méthodes mises au point par Olympe pour s’assurer de la dépendance des utilisateurs à leurs produits, étaient parfaitement conscients du mal qu’ils faisaient à la population. Restait à établir s’ils ne poursuivaient qu’un cynique objectif commercial ou s’ils nourrissaient d’autres ambitions plus sournoises encore.

— Imaginons que ce Plan existe vraiment, reprit Grace. Vous pensez que le Passager, ou n’importe qui d’autre au sein d’Olympe, conserve toutes les étapes de sa stratégie bien cachées dans un coffre ? Est-ce que… ?

L’assassin ferma les yeux, comme sous l’effet d’une violente douleur. Grace s’arrêta de parler. Blême, Gabriel porta sa main sur le bas de son dos. Sa tête trembla alors qu’il crispait ses mâchoires et qu’une goutte de sueur perlait à son front. D’un geste névrotique, il sortit une plaquette de médicaments de sa poche. Il prit un cachet et l’avala.

Grace l’observait sans intervenir, sa sensibilité à la souffrance d’autrui largement émoussée par le souvenir de ce que cet homme lui avait fait.

Deux minutes passèrent en silence, Gabriel luttant visiblement contre un mal physique aigu et difficilement soutenable. Quand il rouvrit les yeux, il avait le regard huileux et ses cernes violacés sur son visage blafard lui donnaient un air de malade agonisant.

— Des calculs rénaux depuis… la greffe, dit-il en se détournant. Je ne vous remercierai jamais assez de la blessure que vous m’avez infligée au Groenland.

— Vous n’avez pas répondu à ma question, rétorqua Grace avec indifférence. Même si je trouve ces fameux dossiers, les chances sont infimes qu’y soient consignés les détails de l’éventuel Plan.

— Évidemment ! répliqua Gabriel d’une voix agacée.

Grace tressaillit. Depuis son retour, cet homme s’efforçait de dissimuler sa vraie nature sous une apparence affable. Cette cassure agressive dans le masque de sérénité trahissait enfin toute la violence dont il était capable.

— Excusez-moi, dit-il aussitôt, la douleur a tendance à me faire perdre mes nerfs. Mais votre remarque est tout à fait pertinente. Ce document n’existe probablement pas. Le Passager n’est pas assez stupide pour avoir mis son Plan par écrit. En revanche, en tant que chef d’un département de la sécurité, je sais qu’il garde précieusement sur une clé USB tous les dossiers compromettants qu’il a sur chacun de ses collaborateurs afin de les contrôler : papiers administratifs litigieux, transactions bancaires illégales, et surtout photos et vidéos innommables… C’est cela qu’il nous faut, inspectrice. Voilà ce que vous devez récupérer. Si nous révélons ces informations, c’est alors toute la pyramide qui s’effondrera. Vous aurez votre justice, le peuple la vérité, et moi, j’obtiendrai ma vengeance. Tout le monde y trouve son intérêt.

— Vous êtes certain que de tels dossiers existent ?

— J’ai mis six mois à pirater l’ordinateur personnel du Passager. Cela a mis du temps parce que j’ai procédé par petites touches afin de ne pas me faire repérer. Mais j’ai fini par accéder à certains de ses fichiers qui contenaient des images et des documents plus qu’embarrassants pour certains de nos clients. Et si je n’ai pas pu les télécharger sous peine de déclencher une alerte, j’ai constaté que le Passager les transférait systématiquement sur un support externe de type USB. Ça devrait vous suffire comme explication, non ?

Grace haussa une épaule.

— Et où se trouve cette clé ?

— Le Passager l’a parfois sur lui. Mais je doute qu’il se promène en permanence avec tous les secrets de ses collaborateurs. Il ne prendrait pas le risque de la perdre et que l’un d’eux la trouve. Il doit la ranger en lieu sûr. À savoir dans son bureau. Or, je me suis procuré les plans de ses appartements privés. Il y a une niche aménagée dans un mur dont les dimensions laissent penser qu’elle a été percée pour y glisser un coffre-fort. La clé ne peut être que là.

Grace reconnaissait l’excellent travail de préparation de Gabriel, mais elle n’avait pas encore pris sa décision.

— Imaginons que je refuse votre proposition, hasarda-t-elle. Que ferez-vous ?

— Je vous retourne la question. Que ferez-vous quand vous aurez compris que vous avez raté l’unique occasion de faire condamner Olympe et de faire payer le vrai responsable de tout ce qui vous est arrivé ? Dois-je vous rappeler que c’est grâce à Olympe que le réseau de Hamelin a pu sévir tant d’années, y compris l’homme qui vous a kidnappée et violée ? Que c’est encore grâce à Olympe que les amis de Kentler ont vécu tranquillement leur perversion ? Et que c’est par la faute d’Olympe que Naïs n’est plus là…

— Je trouverai un autre moyen, répliqua Grace, davantage pour pousser Gabriel dans ses retranchements que par conviction.

L’assassin haussa les épaules.

— Comment pouvez-vous penser une chose pareille, vous qui connaissez l’immense puissance financière, technologique, politique, médiatique et juridique de la forteresse Olympe ? Vous avez besoin d’un allié à l’intérieur. Vous avez besoin d’un allié qui a accès aux processus de sécurité. Un allié qui a, encore plus que vous, le désir de mettre à terre le colosse.

La jeune femme ne voulait pas se prononcer avant d’en savoir plus sur la tactique que Gabriel avait échafaudée.

— Concrètement, comment se passeraient les choses ?

— Demain soir, le Passager organise un double événement dont j’ai été chargé d’assurer la sécurité. D’une part, il y aura un dîner de gala pour une collecte de fonds en faveur de la Fondation Olympe. Celle qui lui sert à amadouer l’opinion en se faisant passer pour une société philanthropique. D’autre part, presque simultanément, mais dans une deuxième salle, il dirigera l’une des rares assemblées avec ses plus proches collaborateurs du Plan. Cette concomitance des événements va être notre chance.

— En quoi serait-ce une chance pour nous ?

— J’y viens. Les appartements privés du Passager sont juste à côté de la salle où se déroulera la réunion avec ses associés. Cela nous faciliterait la vie si nous pouvions y participer, mais c’est évidemment impossible, le Passager les connaît tous. En revanche, de nouveaux donateurs peuvent être conviés au gala. Je vais donc faire en sorte que vous preniez l’identité d’une donatrice invitée à la réception.

— Le Passager et vos hommes n’ont-ils jamais vu mon visage, après ce qu’il s’est passé il y a quelques mois ?

— Sans vouloir blesser votre orgueil, même si vous avez causé quelques soucis à Olympe dernièrement, ils ont été si insignifiants pour l’entreprise que vous n’existez même pas aux yeux de la direction. Quant à mes hommes, je n’ai placé que ceux qui ne vous ont jamais vue.

— Et vous, vous serez sur place ?