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— Patron : trois verres, s’il vous plaît ! Nous allons porter un toast !

Leur hôte était occupé à renifler le bouchon. Puis il eut un sourire béat et emplit lentement trois verres. Le vin couleur de topaze scintilla dans la lumière.

Richard prit son verre et le leva.

« A nos amours ! Si je meurs, je veux qu’on m’enterre dans une cave où y a du bon vin ! »

En même temps que lui, le patron du café ferma les yeux et but une gorgée. Stein engloutit son verre d’un coup, sourit et déclara :

— Eh ! Ça a comme un goût de fleurs ! Mais ça n’est pas très costaud, non ?

Richard fit une grimace.

— Qu’on amène une bouteille d’eau-de-vie à mon copain. Steinie, tu vas aimer ça. C’est une sorte d’akvavit sans cumin… Et vous et moi, patron, nous allons continuer de nous régaler les papilles avec ce Sauternes.

Ainsi s’écoula la soirée. Voorhees et Oleson se racontèrent des versions plus ou moins édulcorées et tristes de leur existence accompagnés par les grognements de sympathie du patron qui remplissait régulièrement son verre. Ils commandèrent une deuxième puis une troisième bouteille de Château d’Yquem. Au bout d’un moment, Stein leur expliqua timidement quel genre d’autre cadeau Georgina lui avait offert pour son départ. Ses nouveaux amis exigèrent alors de les voir. Il sortit dans la nuit, gagna le parking et revint dans le café dans une tenue resplendissante : kilt en peau de loup, bustier de cuir, ceinturon incrusté d’or et d’ambre, casque de Viking en bronze et hache de combat.

Richard brandit la dernière bouteille de vin et but au goulot en l’honneur du Viking.

— Les cornes du casque étaient réservées aux cérémonies, expliqua Stein. Les Vikings ne les portaient jamais pour la bataille. C’est pour ça que celles-ci sont démontables.

Richard gloussa de rire.

— Sacré vieux Steinie ! Tu sais qu’t’as une drôle d’allure ? Oui, une sacré drôle d’allure ! Tu vas voir : tous les mastodontes, les dinos et tous ces machins… Rien qu’à t’voir, y vont pisser bleu. Eh… (Son expression se fit douloureuse, choquée.) Mais pourquoi j’ai pas apporté de costume, moi ? Tous ceux qui s’en vont dans le Temps ont un costume. Pourquoi j’y ai pas pensé, hein ? Et vous croyez que j’vais traverser cette porte avec ces foutus vêtements ? Voorhees, sale Hollandais abruti, t’as vraiment jamais eu la classe… Jamais la moindre foutue de merde de classe !

— Ah, Richard… Faut pas être triste comme ça, fit le patron du café. Faut pas gâcher un bon repas et un vin comme ça… (La ruse de l’ivrogne fit briller ses petits yeux.) Je sais ! Oui, je sais ! Je connais le gars qui tient l’opéra, à Lyon. Y vient souvent ici et y s’en met jusque-là… Y boit toujours l’même vin et y suffirait qu’tu lui en amène une caisse pour qu’y t’rende service, si tu peux t’offrir ça… A l’opéra, tu comprends, y a tous les costumes qu’tu voudras. Merde alors ! C’est même pas encore deux heures ! J’suis sûr qu’il est pas encore couché ! Qu’est-ce que t’en dis, hein Richard ?

Stein donna une claque énorme dans le dos de son nouveau copain et Voorhees se leva et s’agrippa au bar.

— Allez, viens, Richard ! J’marche avec toi pour la moitié.

— J’vais appeler mon type tout de suite, dit leur hôte avec un sourire béat. Sûr qu’y va vous attendre à l’opéra.

Stein se retrouva donc aux commandes d’un œuf, avec un Richard à demi conscient et une caisse de Mouton-Rothschild 95, survolant la ville de Lyon endormie, plongeant vers le cours Lafayette. Une silhouette furtive surgit de l’ombre quand ils se posèrent et les précéda dans un parking souterrain puis, à travers un labyrinthe de passages, ils pénétrèrent à l’arrière de l’opéra et entrèrent dans le magasin des costumes.

— Celui-là ! s’exclama immédiatement Richard en tendant le doigt.

— Ah ! Der fliegende Holländer ! lança l’homme. Jamais je ne vous aurais vu là-dedans, mon gars !

Il aida Richard à revêtir le splendide costume du XVIIe siècle : pourpoint noir, manches crevées et large col de dentelle, culotte noire, cuissardes, petite cape et immense chapeau garni d’un plumet noir.

— Bon sang, comme ça, c’est mieux ! (Une fois encore, la main de Stein s’abattit sur son dos.) Tu fais un très beau pirate. Alors c’est comme ça que tu t’vois, au fond de toi ? Un vrai Barbe Noire ?

Moustache Noire, corrigea Voorhees. Puis il s’écroula.

Stein régla l’impresario et ramena son ami. Il se posa devant le petit café à présent plongé dans l’ombre, prit les bagages de Richard dans l’œuf de location et redécolla pour l’Auberge du Portail. A l’instant où ils se posaient, l’ex-pilote spatial donna des signes d’éveil.

— Buvons un coup, proposa Stein. Tu devrais essayer mon eau-de-vie.

Richard prit une rasade.

— Pas beaucoup d’bouquet, rumina-t-il. Mais ça fait de l’effet !

Les deux bambocheurs costumés entrèrent en sifflotant dans la roseraie et cognèrent contre la lourde porte de chêne avec le plat de la hache de combat.

Les gens de l’auberge ne furent nullement troublés. Ils avaient pris l’habitude d’accueillir des clients dans des états plus ou moins graves. Six assistants costauds se chargèrent du Viking et de Moustache Noire qui ne tardèrent pas à ronfler entre des draps parfumés à la lavande.

12.

Felice Landry et le conseiller psychosocial traversèrent la cour dallée de l’auberge, empruntèrent un passage à ciel ouvert et entrèrent dans un bureau qui donnait sur un jardin fleuri et une fontaine. La pièce était la réplique exacte d’un cabinet de travail du XVe siècle. Au-dessus de la grande cheminée de pierre, il y avait de fausses armoiries. Un gros bouquet de glaïeuls mauves avait été disposé entre les chenets à tête de chien.

— Vous êtes venue de bien loin, Citoyenne Landry, déclara le conseiller. Quel dommage que votre candidature soulève autant de difficultés.

Il se laissa aller dans le fauteuil de bois sculpté et joignit les mains. Il avait un nez pointu, des cheveux noirs et bouclés avec une mèche blanche sur le devant. Un demi-sourire errait perpétuellement sur ses lèvres et son regard était méfiant. Il avait lu le profil psychique de Felice. Pourtant, elle semblait si docile dans sa robe bleu-gris, tordant ses pauvres petits doigts sous l’effet de l’anxiété.

D’une voix douce, il reprit :

— Voyez-vous, Felice, vous êtes vraiment très jeune pour envisager un acte aussi sérieux. Comme vous le savez peut-être… (Il désigna d’un mouvement du menton le portrait de madame Guderian) la propriétaire de la porte du Temps exigeait un âge minimum de vingt-huit ans. Bien sûr, de nos jours nous admettons que cette restriction était arbitraire, uniquement fondée sur des notions antiques de maturité psychique. Mais, néanmoins, les principes de base demeurent. Un jugement pleinement formé est essentiel dès lors qu’il s’agit de décisions de vie ou de mort. Et vous avez dix-huit ans. Je suis certain que vous êtes sensiblement plus mûre que la plupart des personnes de votre âge, mais il serait plus prudent d’attendre quelques années de plus avant de choisir l’Exil. Songez-y, Felice : il est sans retour.

Je suis sans défense, je suis petite et j’ai peur. Je suis en votre pouvoir et j’ai tant besoin de votre aide, et je vous en serai tellement reconnaissante.

— Conseiller Shonkwiler, vous avez étudié mon profil, n’est-ce pas ? Je suis vraiment un cas.