— J’ai dit à mes parents que je voulais devenir apprenti jockey et dresser des verruls. Cela leur était indifférent. Pour eux, j’avais toujours été un poids en trop. Ils ont simplement exigé que je termine mon année d’études et puis, ils m’ont laissée partir. Ils m’ont dit : Va, et sois heureuse, ma chérie.
Elle s’interrompit et fixa Anna-Maria d’un regard vide.
— J’ai été apprentie jusqu’à ce que le manager de l’équipe s’aperçoive que je pouvais contrôler les animaux. Car tout le secret du jeu est là, tu comprends. Le verrul doit marquer les buts et manœuvrer de façon à ce que tu ne soies pas paralysée par les armes à courte portée des joueurs. J’ai joué pour la première fois en pré-saison pour donner un coup de fouet à l’équipe du Marteau Vert. Elle se traînait depuis trois ans. Quand ils ont vu que je n’étais pas seulement une trouvaille publicitaire, ils m’ont mise en première ligne à l’ouverture de la saison. J’en ai tellement fait baver aux autres clowns de l’équipe qui voulaient tous m’en remontrer que nous avons gagné ce foutu tournoi. Avec le fanion, et tout…
— Splendide !
— Oui, on pourrait le penser. Mais je n’avais pas d’amis. J’étais trop différente des autres. Trop bizarre. Et pendant la deuxième année… quand ils se sont mis à me haïr ouvertement et que j’ai compris qu’ils ne voulaient plus de moi, j’ai… j’ai…
Ses deux poings crispés s’abattirent sur la table et son visage d’adolescente fut déformé par l’angoisse. Anna-Maria guetta ses larmes, mais il n’y en eut aucune. La douleur s’effaça à peine apparue et Felice se détendit et sourit à sa compagne.
— Je vais chasser, vois-tu. Là-bas, de l’autre côté. Et je te serai sûrement plus utile que ce vieux type, Anny.
La nonne se leva, les tempes brûlantes. Elle sortit de la cabane.
— Je crois que nous avons besoin l’une de l’autre ! lança Felice.
17.
Auberge du Portail
France, Europe, Terre
24 août 2110.
Ma chère Varya,
Nous en avons maintenant fini avec nos petits jeux de survie et d’artisanat et nos organismes sont pleinement préparés à ce monde tropical qu’était la Terre du Pliocène. Il ne nous reste plus que le Dîner d’Adieu et une bonne nuit de sommeil avant que nous franchissions la Porte du Temps, à l’aube. L’appareil est installé dans un pavillon bizarre, dans les jardins de l’auberge, et sur n’importe quel autre monde, il serait difficile d’imaginer un endroit plus incongru. Même si l’inscription ne figure pas, on croit la lire : PER MI SI VA LA PERDUTA GENTE.
Après cinq journées de travail en commun qui ressemblaient plus à un séjour en camp de vacances qu’à un entraînement de base, les huit membres du Groupe Vert ont apparemment acquis quelque compétence dans les divers domaines de technologie primitive et une certaine confiance dans leurs capacités qui est sans doute dangereusement exagérée. Il y en a peu parmi nous qui semblent avoir conscience des risques que peuvent représenter ceux qui nous ont précédé dans l’Exil. La plupart semblent plus se préoccuper de ne pas être écrasés par des mammouths ou mordus par des vipères grandes comme des pythons que d’un éventuel comité de réception bien humain et parfaitement hostile guettant un butin de l’autre côté de la porte.
Mais toi et moi nous savons que, là-bas, les gens ont dû certainement instituer un rituel pour ceux qui franchissent le portail du Temps. Quant à savoir ce qu’il en est, c’est une autre question. Il semble douteux qu’on nous traite comme de banals voyageurs, mais il est impossible de dire si nous serons bien accueillis ou réduits en esclavage. La littérature nous propose divers scénari qui, tous, me donnent des frissons. Le personnel de l’auberge prend bien soin de nous présenter constamment un visage neutre tout en se préoccupant, dans le même temps, de renforcer le potentiel de self-défense que nous avons acquis durant notre enfance. Nous franchirons la porte en deux groupes de quatre personnes, et les bagages importants nous suivront. Je suppose que c’est afin de nous garder un certain avantage en nombre. Quoique le bref instant de douleur et d’étourdissement que l’on éprouve en passant dans le sub-espace doive également affecter les voyageurs du Temps. Si cela est exact, il y aura une minute, immédiatement après notre arrivée dans le Pliocène, où nous serons tactiquement en désavantage.
J’ai beaucoup apprécié tes hypothèses ironiques quant à ma nouvelle vocation dans ce monde primitif. Néanmoins, le dernier des dinosauriens ayant disparu de la surface du globe soixante millions d’années au moins avant le Pliocène, je ne risquerai pas de ramasser beaucoup de crottin ! Autant pour cette carrière de nabab de l’engrais que tu imaginais pour moi. J’avouerai que, prosaïquement, ma nouvelle vocation n’est jamais qu’un prolongement direct de mon intérêt pour la voile. Je vivrai donc de ma pêche et ma quête m’emportera sur toutes les mers. Ce qui n’exclut pas que j’accepte d’autres jobs si l’occasion se présente. Mon sloop était un bateau beaucoup trop sophistiqué pour le Pliocène et je l’ai revendu pour acheter un trimaran plus petit qu’on peut lester avec de l’eau et du sable au lieu de mercure. Et en cas de besoin, je pourrai me fabriquer une embarcation rudimentaire avec les matériaux que je trouverai. On nous a confié des outils faits d’une matière cristalline, le vitradur, considérée comme absolument indestructible pendant deux cents ans, après quoi elle se dégrade, tout comme le décamole. En tout cas, les lames ne s’émoussent jamais. En plus de mon équipement de navigation, j’emporte le nécessaire de survie fourni par l’auberge (très impressionnant), et ce qu’ils appellent l’Unité de Petite Exploitation – des outils et des nécessaires décamole qui permettent d’installer une petite ferme, avec quelques paquets de graines et une micro-bibliothèque particulièrement fournie en traités pratiques d’abaca à zymotechnie.
Ce n’est pas par hasard que je te cite cette dernière discipline, qui intéresse la fermentation. C’est en effet la vocation de notre Viking. Distiller de la bière et autres breuvages. Mais il m’a confié aussi que s’il y avait une demande pour des bagarreurs professionnels, il pourrait en plus gagner sa vie comme mercenaire.
Le personnage que j’ai surnommé le Pirate a lui aussi l’intention de fabriquer des boissons alcoolisées – du vin et des alcools. Lui et le Viking sont devenus les meilleurs amis du monde. Ils passent des heures à déguster les bouteilles les plus coûteuses qui figurent sur la carte de l’auberge et à se lancer dans des hypothèses sur la qualité des consolations féminines qu’ils vont bien pouvoir trouver de l’Autre Côté. (Je dois dire que les ressources du Groupe Vert, sur ce dernier point, sont plutôt maigres. En plus de la Nonne, il y a une sinistre Vierge Chasseresse qui semble avoir estropié, si ce n’est pis, un des conseillers de l’auberge pour être récidiviste, et une Méta extrêmement méfiante qui, pour le moment du moins, se range parmi les garçons, d’ailleurs.)
Hier soir, nous avons eu un fascinant aperçu du passé du Pirate. Son frère et sa sœur sont arrivés sans avoir prévenu pour lui dire adieu et nous avons découvert qu’ils étaient des officiers de la Flotte de très haut grade. Le pauvre Pirate en a été très déconfit et la dame Méta prétend qu’il doit être un ex-navigateur en rupture de ban. Si on ne se laisse pas arrêter par son tempérament ronchonneur, on découvre qu’il est plutôt compétent. J’ai travaillé quelques heures avec lui pour l’exercice de Maniement du Petit Bateau et il semble avoir un don naturel pour patauger dans l’eau.
La plupart des membres de ce groupe semblent être seuls au monde. La Nonne s’est entretenue très longtemps avec sa supérieure qui l’a appelée d’Amérique du Nord pour lui souhaiter bon voyage. Et aujourd’hui, elle a reçu la visite d’un Frère Franciscain en grande tenue et je ne doute pas qu’il l’ai entendu en confession pour la dernière fois ou quelque chose de ce genre. (Le moine est arrivé avec un de ces œufs Gambini à moteur gonflé, avec les ailerons de dissipation thermique, rien à voir avec le docile petit âne gris des mémoires d’il Poverello.) La Nonne était médecin et conseillère psychologique. Elle veut se retirer dans un ermitage. J’espère que la pauvre fille ne compte pas trop sur des anges gardiens comme le Vieux Paléontologiste. C’est un type sympathique qui devrait faire un bon charpentier, mais je dois avouer que l’ex-Méta ne se trompe pas quand elle dit qu’il est suicidaire.