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Je suis d’accord avec ton analyse du Petit Loustic. Ce sont certainement des raisons graves et valables qui expliquent qu’il ait été chassé de sa planète natale, mais il est vraiment regrettable que les talents dont il dispose n’aient pas été maîtrisés pour le plus grand bien du Milieu. Pauvre non-née. Il s’est fait aimer de tous les Verts, non seulement à cause de son atroce sens de l’humour, mais à cause de son fantastique talent à tirer parti de n’importe quoi. Il a rassemblé un immense attirail d’outils en vitradur auxquels il ne manque que des manches ou des poignées pour être complètement opérationnels. On a le sentiment que lorsqu’il aura passé une semaine ou deux Là-bas, la Révolution Industrielle sera en marche dans le Pliocène. Il a prévu toute une forge en décamole pour ses futurs travaux de forge et de mécanique, il s’est procuré une plaque des tracés géologiques pour retrouver l’emplacement des gisements métallifères au cas très improbable où personne ne les exploiterait dans l’Exil.

La structure sociale très particulière du Groupe Vert devrait t’intéresser. La femme qui créa l’auberge à l’origine était une psychologue amateur particulièrement douée. Elle comprit très vite que ses clients auraient besoin du soutien de leurs compagnons de voyage afin d’augmenter leurs chances de survie de l’autre côté de la porte. Par contre, ils avaient tendance à se montrer trop excentriques pour accepter les plus élémentaires schémas d’organisation. Aussi madame Guderian en revint elle au bon vieux « mettez-les tous dans le même sac et ils finiront bien par s’entendre »… Admets avec moi que c’est une excellente recette, après tout, pour déclencher le sentiment de solidarité chez n’importe qui à l’exception des sociopathes. (Ce qui fut prouvé, d’ailleurs, avec l’exception attendue.)

Durant chacune de ces journées d’activité de Groupe, nous avons travaillé ensemble, de façon exténuante, très souvent dans des conditions exotiques qui nous imposaient de coopérer afin d’achever plus rapidement et plus efficacement les tâches imposées. Par exemple, nous avons jeté un pont de vingt mètres par-dessus un marais plein d’alligators en un seul exercice. Un autre consistait à capturer, à dépecer et à « utiliser » un élan. Un autre encore à nous défendre contre des chasseurs humains hostiles. De façon ironique, le primitif le plus accompli du Groupe est le Vieux Paléontologue. On dirait qu’il a parcouru les rivages les plus sauvages de la Galaxie pendant plus d’un siècle pour ramasser ses os fossiles.

Nous ne nous connaissons que par nos prénoms et nous sommes libres de révéler ou non les détails de notre vie. Comme tu peux l’imaginer, cela laisse largement le champ libre à la psychanalyse de salon. C’est l’ex-Méta qui mène le jeu. Dès le premier jour, elle m’a collé l’étiquette de l’Amant en Quête et je crains qu’elle ne prévoit une fin mélancolique à ma fixation, car elle ne cesse d’essayer de me distraire avec des spéculations sur les rôles choisis par les clients de l’auberge, les implications politiques de l’Exil et autres divertissements sociologiques.

Toi aussi, Varya, tu crois que je suis condamné ? Mais ce n’est pas vrai, tu sais.

En fin d’après-midi, j’ai reçu un appel de Londres. C’était Kapaln, Djibutunji, Hildebrand et Catherwood, chers tous, Dieu les bénisse ! Ils voulaient me dire adieu. Tante Helen m’a envoyé un mot, elle aussi, mais elle est presque gaga depuis qu’elle a refusé un nouveau rajeunissement.

Ta chère lettre m’est parvenue par le courrier du matin. Inutile de te dire à quel point cela me fait plaisir de savoir que tu continues avec le comité de liaison. Vraiment, l’idée de laisser ce travail inachevé m’était insupportable. Il reste encore la dernière corrélation avec les éléments du casse-tête de la pré-Rébellion, mais j’ai le sentiment qu’Alicia et Adalberto ont tout cela bien en main.

Il faut donc maintenant nous dire adieu, Varya. J’aimerais pour une fois me montrer éloquent, inoubliable, et non pas pesant comme d’habitude. Mais l’acte que je m’apprête à accomplir est suffisamment spectaculaire par lui-même. Quoi qu’il advienne, ne me regrette pas. Mon seul espoir de trouver le bonheur se trouve de l’autre côté de la porte de l’Exil et je dois courir ce risque. Souviens-toi de toutes ces années où nous étions amants, collègues, puis amis, et sache que je suis heureux qu’il en ait été ainsi. Pour toi, ma chère et tendre, je souhaite la lumière et la joie.

Pour toujours

BRY.

18.

Après le dernier dîner, avec ce smörgasbord idiot où chacun se servait, les huit membres du Groupe Vert emportèrent leurs verres sur la terrasse et se regroupèrent instinctivement à l’écart des autres. Il n’était que huit heures et demie mais le ciel était déjà obscur au nord de Lyon. C’était l’orage hebdomadaire, fidèle au programme établi. Des éclairs de chaleur dansèrent au ras des montagnes, préludant au tonnerre.

— L’électricté statique augmente en flèche ! s’exclama Elizabeth Orme. Même sans mes métafonctions, l’ionisation qui précède un gros orage atteint le moindre de mes sens. Ma perception devient tellement intense que j’ai beaucoup de mal à me contenir ! Je deviens un accumulateur, comme la Terre, et d’ici à quelques minutes, je vais foudroyer des montagnes entières !

Elle se tourna vers Felice. Son jean rouge collait à ses cuisses comme une peau. Dans le vent plus fort, ses longs cheveux dansèrent tandis que la foudre grondait dans le lointain.

Felice prit un ton dolent pour demander :

— Tu pouvais faire bouger les montagnes, avant ?

— Pas vraiment. Les pouvoirs psychokinétiques de cet ordre sont très rares parmi les métas – presque autant que la créativité authentique. Mon degré de PK me permettait à peine quelques tours de salon. J’étais avant tout une émettrice. J’étais dotée du merveilleux sens de la télépathie. Je crois qu’on devrait plutôt dire perceptrice parce que l’on voit autant que l’on entend, sans cesser d’émettre. Mais j’ai longtemps travaillé en rédaction, en mise-au-point. C’est un pouvoir analytique en même temps qu’une thérapeutique que la plupart des gens considèrent comme une altération mentale. Mon époux possédait des facultés similaires. Nous travaillions en équipe. Nous formions les esprits des très jeunes enfants pour leurs premiers pas vers l’Unité métapsychique.

— Ils voulaient me confier à une rédactrice, dit Felice, la voix pleine de rancœur. Je leur ai dit que je préférais mourir. Je ne sais pas comment les métas tels que toi peuvent supporter de fouiller dans les pensées des autres. Ou de sentir que d’autres métas, quelque part, peuvent lire en toi, plonger dans ce que tu as de plus secret. Ça doit être affreux de ne jamais être vraiment seul. Jamais à l’abri. Je crois que ça me rendrait folle.

— Mais ça n’était pas du tout comme ça, dit Elizabeth d’une voix douce. Les métas lisent dans les esprits… mais selon différents niveaux. Nous disons, selon différents modes. On peut émettre par exemple à l’intention de plusieurs personnes sur le monde déclamatoire, ou bien s’adresser à courte portée à un groupe réduit sur le mode conversationnel. Et il y a aussi le mode intime, qui ne permet qu’à une seule et unique personne de te recevoir. Et puis, en dessous, nous avons d’autres niveaux conscients et inconscients qui peuvent être aisément isolés par des techniques mentales que tous les métapsychiques apprennent dès leur jeune âge. Car nous avons nos pensées privées, comme tout un chacun, comme toi. La communication télépathique n’est pour une grande part qu’une espèce de discours muet accompagné de projection d’images. On peut comparer cela aux techniques audio-visuelles électroniques – le rayonnement électromagnétique en moins…