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— Satanément, je suis d’accord, dit Claude Majewski. Mais quant à l’homophilie…

— Claude ! s’exclama Anna-Maria, c’est cynique et cruel de dire cela ! On ne connaît rien de son passé, rien de tout ce qui a pu influer sur son esprit. On dirait que vous parlez d’une espèce de monstre, alors qu’elle n’est qu’une… qu’une malheureuse enfant qui n’a jamais appris à aimer qui que ce soit. (Elle inspira profondément avant de reprendre :) Je suis docteur autant que nonne. J’ai fait pour vœu de soigner ceux qui souffrent. J’ignore si je peux aider Felice, mais je dois essayer, Dieu m’en est témoin.

Un souffle de vent souleva le voile d’Anna-Maria et elle le retint d’un geste vif.

— Ne vous couchez pas trop tard, les gars. Demain sera bientôt là.

Elle quitta en hâte la terrasse et disparut dans l’ombre du jardin.

— C’est peut-être notre petite nonne qui a le plus besoin de prières, lança Aiken avec un rire.

— Taisez-vous ! aboya Claude. (Puis il ajouta :) Excusez-moi, mon garçon. Mais vous devriez réfléchir un peu avant d’ouvrir votre petite gueule. Nous avons déjà assez d’ennuis comme ça.

Il leva la tête vers le ciel à l’instant où un éclair flamboyait au-dessus des collines, à l’est. Des décharges lumineuses jaillirent du sol et le tonnerre éclata à grand fracas sur la vallée.

— Voilà l’orage. Moi aussi, je vais aller me coucher. Ce que j’aimerais bien savoir, c’est qui est responsable de ces foutus présages ?

Le vieil homme s’éloigna, suivi du regard par Elizabeth, Aiken et Bryan. A cet instant, trois éclairs jaillirent, soulignant sa sortie de façon théâtrale et ridicule. Mais nul ne souriait plus.

— Aiken, dit enfin Elizabeth, je ne t’ai pas encore dit à quel point j’aime ton costume. Tu avais raison. C’est certainement le plus remarquable de toute l’auberge.

Le petit homme se mit à claquer des doigts et des talons à la façon d’un danseur de flamenco. La lueur d’un nouvel éclair fit flamboyer son costume étroitement ajusté. Il semblait fait d’or pur mais il était en réalité tissé à partir des filaments du byssus d’un mollusque de Franconie renommés dans toute la galaxie pour leur beauté et leur exceptionnelle résistance. Sur chaque jambe, chaque bras, Aiken avait des poches, des goussets, fermés ou non. Il en avait sur toute la poitrine, les hanches et les épaules. Tout son dos était occupé par une poche plus vaste qui s’ouvrait par le fond. Et même sur ses bottes dorées il y avait des poches, de même que sur sa ceinture et sur son chapeau doré au bord droit fièrement relevé. Et dans chaque poche, chaque gousset, il y avait un outil, un instrument, ou un nécessaire de décamole compressé. Aiken Drum était en fait un magasin de quincaillerie déguisé en idole dorée.

— Au premier regard, dit Elizabeth, le Roi Arthur te nommerait Lord Boss.

Elle ajouta à l’adresse de Bryan :

— Aiken veut incarner le Yankee du Connecticut au Pliocène.

— Vous n’auriez même pas à compter sur une éclipse de soleil pour attirer l’attention, comme chez Mark Twain, dit l’anthropologue. Le costume suffira à impressionner les rustres du coin. Mais est-ce qu’il n’est pas trop voyant pour qui veut espionner ?

— Dans cette poche dorsale, j’ai un poncho en peau de caméléon.

Bryan éclata de rire.

— Pauvre Merlin !

Peu à peu, l’orage enveloppait toute la vallée et Aiken se tourna pour regarder s’estomper et disparaître les lumières de Lyon, dans le lointain.

— Le Yankee du Connecticut devait s’opposer à Merlin dans l’histoire, n’est-ce pas ? La technologie moderne contre la sorcellerie. La science contre la superstition des Ages des Ténèbres. Je ne m’en souviens pas très bien. J’ai dû le lire à treize ans, quand j’étais sur Dalriada. Je crois que j’en ai un peu voulu à Mark Twain de donner trop d’importance à sa philosophie à la mie de pain au lieu de se consacrer à l’action. Comment ça finissait, déjà ?… Vous savez… Oh, j’ai oublié ! Je crois que je vais demander la plaque à l’ordinateur pour aller me coucher. (Il leur fit un clin d’œil.) Mais je pourrais bien viser plus haut que Sir Boss !

Il rentra dans l’auberge.

— Et ils ne furent plus que deux, dit Bryan.

Elizabeth finissait lentement son Rémy Martin. Par bien des attitudes, elle lui rappelait Varya – elle était calme, intelligente, incisive, mais toujours fermée. Ce qui émanait d’elle, c’était une aura de froide et franche camaraderie sans la moindre trace de sexualité.

— Vous ne resterez pas très longtemps avec le Groupe Vert, n’est-ce pas, Bryan ? Nous avons tous acquis une certaine dépendance vis-à-vis des autres, ces derniers jours, mais pas vous.

— C’est à peu près ça, oui… Etes-vous certaine que vos pouvoirs métas sont complètement effacés ?

— Pas effacés, dit-elle, mais c’est tout comme… Je suis tombée dans ce que nous appelons l’état latent à la suite d’un accident cérébral. Mes pouvoirs existent encore mais ils me sont inaccessibles, isolés dans l’hémisphère droit de mon cerveau. Il existe certaines personnes qui ont des talents latents – isolés, barrés. D’autres sont opérationnelles, comme nous disons, et elles peuvent accéder à la totalité de leurs pouvoirs psychiques, et mieux encore si elles ont été formées pour cela dès l’enfance. Cela ressemble beaucoup à la naissance du langage chez le bébé. Sur Denali, les exercices auxquels j’étais soumise étaient proches de l’éducation aux phonèmes. Et il est arrivé quelquefois que certains latents deviennent ainsi opérationnels. Mais mon cas est différent. Je ne conserve que quelques centimètres cube de ma matière cérébrale originelle. Le reste a été régénéré. Les influences transformatives ont permis la restauration du cerveau et c’est un spécialiste qui a restauré mes souvenirs. Mais, pour une raison encore inconnue, il est rare que les capacités métas survivent à un trauma aussi important.

— Que s’est-il passé, si vous me permettez ?

— J’étais avec mon mari. Nous avons été pris dans une tornade tandis que nous survolions Denali. C’est une petite planète charmante, vous savez, mais avec le pire climat de toute la galaxie, sans doute. Lawrence a été tué. On m’a récupérée en morceaux et on m’a reconstruite. A l’exception des pouvoirs métas.

— Et est-ce une perte si cruelle que —

Bryan s’interrompit, jura d’une voix étouffée, puis s’excusa.

Mais Elizabeth demeura sereine, comme à l’accoutumée.

— Pour un non-méta, il est presque impossible de mesurer une telle perte. Essayez seulement de vous imaginer sourd, aveugle et muet. Et paralysé à cent pour cent. Ou bien asexué et atrocement défiguré… Prenez tout cela et vous n’aurez qu’une bien faible idée de ce que cela représente de n’avoir plus… D’avoir perdu ce… que vous avez connu… Mais vous aussi vous avez perdu quelque chose, Bryan ? Peut-être comprenez-vous mieux que les autres ce que j’éprouve ?…

— Oui, j’ai perdu quelque chose. Peut-être vaut-il mieux l’exprimer ainsi, c’est vrai. Dieu sait qu’il n’entre guère de logique dans mes sentiments envers Mercy.

— Et où comptez-vous la rechercher ? Si ceux du Pliocène ne savent pas où elle est allée ?

— Je n’ai que mon instinct. Je vais commencer par l’Armorique car elle est de descendance bretonne. Et puis je continuerai par Albion, l’Angleterre à venir, J’ignore si j’aurai besoin du bateau : on ne sait pas si la Manche existait à cette époque et si l’île n’était pas rattachée au continent. Au début de Pliocène, les niveaux des mers ont varié de façon bizarre. Mais j’arriverai bien à retrouver Mercy, où qu’elle soit.