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Et dans mon merveilleux ballon ? songea Elizabeth. Que vais-je découvrir ? Cela sera-t-il si important, après tout ? Est-ce que le monde de l’Exil ne risque pas d’être aussi creux que celui-là pour moi ?

Peut-être auraient-ils dû avoir des enfants, Lawrence et elle… mais cela aurait risqué de compromettre leur travail, et ils avaient décidé ensemble d’y renoncer. Ils avaient trouvé l’accomplissement de leur amour chacun dans l’autre, sachant que même après la fin inéluctable, il resterait l’Unité, le refuge de milliards d’esprits-amis dans tout le Milieu Galactique…

Cela aurait pu être…

Les premières gouttes de pluie crépitèrent sur les grandes feuilles des platanes. Des éclairs blanc-bleu illuminèrent toute la vallée et le tonnerre parut secouer la base des montagnes. Bryan prit la main d’Elizabeth et l’entraîna dans le salon avant que la cataracte ne s’abatte vraiment.

19.

L’aube qui pointait était glacée. Des nuages gris roulaient vers le sud, vers un rendez-vous avec la Méditerranée. La vallée du Rhône était couverte de brume. Quelques bûches flambaient dans la cheminée du grand salon où les membres du Groupe Vert s’étaient rassemblés après avoir pris le petit déjeuner dans leurs chambres respectives. Tous étaient vêtus selon le rôle qu’ils s’étaient choisi et l’équipement de leur nouvelle vie avait été regroupé autour d’eux. Les bagages excédentaires avaient déjà été emportés jusqu’à la porte du Temps : la caisse de vodka Wyborowa de Claude Majewski, le scotch de Bryan, les épices, les levures et le bisulfite de sodium de Richard, la barrique de Stein, les chocolats à la liqueur d’Elizabeth et le grand tableau de saint Sébastien d’Anna-Maria.

Richard et Stein bavardaient à mi-voix en contemplant les flammes timides. Anna-Maria, un demi-sourire flottant sur ses lèvres, égrenait les lourdes perles de bois du rosaire qui pendait à sa ceinture. Les autres attendaient en silence.

A 500 heures précises, le Conseiller Mishima apparut en haut de l’escalier de la mezzanine et leur adressa un bonjour solennel.

— Maintenant, veuillez m’accompagner.

Ils prirent leurs affaires et se mirent en file. Ils sortirent sur la terrasse, traversèrent le jardin humide entre les dalles souillées de boue et les roses meurtries par l’orage.

La maison d’hôtes dominait le jardin. Derrière les porte-fenêtres des balcons, des visages flous les observaient, tout comme ils avaient eux-mêmes observé déjà huit départs de voyageurs du Temps que précédait un Conseiller solitaire. Ainsi, ils avaient vu des Gitans et des Cosaques, des nomades du désert et des coureurs des mers, des Polynésiens en cape de plumes, des guerriers avec des arcs, des épées et des sagaies. Des excursionnistes bavarois en lederhosen, des prophètes barbus en robe blanche, des mystiques orientaux au crâne rasé, des pionniers américains en bonnet de fourrure, des cow-boys, des fétichistes aux déguisements atroces, des gens raisonnables en levis et équipement tropical. Régulièrement, les voyageurs du matin formaient une parade colorée qui traversait ainsi le jardin jusqu’à l’ancienne villa au crépit blanc, cernée par la vigne et les mûriers. Les rideaux de dentelle de madame Guderian étaient encore aux fenêtres et, devant la grande porte d’entrée, sur le perron, les géraniums roses et rouges étaient toujours là, dans leurs vieux pots de terre. Les huit voyageurs et le conseiller entreraient dans la villa et la porte se refermerait sur eux. Après une heure et demie, seul le conseiller ressortirait.

Bryan Grenfell se tint à côté du Conseiller Mishima tandis que celui-ci ouvrait la porte à l’aide d’une vieille clé de cuivre. Un gros chat roux, à demi dissimulé dans les buissons, contemplait les humains d’un œil doré et sardonique. Au passage, Grenfell lui adressa un petit signe de tête. Tu en as vu passer, hein, Monsieur le Chat ? Et combien d’entre eux se sentaient-ils aussi idiots, aussi dupe que moi, tout en s’accrochant comme des entêtés à leur idée ? Ne pas revenir. Et j’en suis là. Avec ma tenue tropicale que j’ai choisie dans un souci d’utilité pratique, avec mon sac plein d’objets de première nécessité, d’aliments à haute teneur en protéine, avec mon bâton de marche à bout ferré et mon couteau de lancer caché dans ma manche gauche. Et la photo de Mercy et son dossier sur ma poitrine… Me voilà dans la cave…

Stein Oleson dut baisser la tête en franchissant le seuil et il traversa le hall avec prudence, de crainte de heurter la vieille horloge au balancier de cuivre ou l’un des bibelots fragiles alignés sur les rayons. Il se tint à l’écart du lustre de cristal qui semblait attirer les cornes de son casque viking. Il avait de plus en plus de peine à garder le silence. Au fond de lui, quelque chose grandissait, quelque chose qui avait besoin d’éclater, de gronder, comme un rire gigantesque qui repousserait brutalement tous les autres, comme s’il ouvrait tout à coup la porte d’une fournaise redoutable. Sous son kilt de peau de loup, son sexe s’éveillait. Ses pieds étaient douloureux et son bras raidi par l’envie terrible de brandir sa hache de guerre ou la lance à pointe de vitradur qu’il avait ajoutée à son arsenal. Bientôt ! Bientôt ! Ses entrailles nouées seraient libérées et le feu qui courait dans le torrent de son sang lui donnerait la force du héros. Bientôt sa joie serait assez immense pour l’amener au bord de l’agonie…

C’est avec précaution que Richard Voorhees suivit son ami dans la cave. Ses lourdes bottes de pirate rendaient sa démarche maladroite sur les vieilles marches usées par les siècles. Il commençait à se dire qu’il lui faudrait bientôt les échanger pour les chaussures d’athlétisme infiniment plus confortables qu’il avait mises dans son sac-à-dos. Dès qu’ils auraient franchi la porte, se promit-il, et effectué une petite reconnaissance des lieux. D’abord, parer au plus pratique. Tout le secret de leur succès, se dit-il, résiderait dans une rapide évaluation de la structure du pouvoir local, un contact discret avec les moins fortunés et l’établissement d’une base solide. Dès que la distillerie fonctionnerait (avec Stein, et peut-être Landry, pour les éventuelles bagarres avec les types du coin), il aurait une assise économique sûre et il pourrait se préoccuper d’un rôle politique. A cette idée, il sourit tout en réajustant la ceinture de son sac afin qu’elle ne froisse pas les replis de son pourpoint. Certains de ces anciens écumeurs des mers ne s’étaient-ils pas installés comme des rois dans l’Amérique d’autrefois ? Jean Lafitte, Morgan, et Barbe-Noire lui-même ?… Richard Voorhees ne ferait-il pas un bon Roi de Baratarie ? A cette pensée, il eut un rire sonore, oubliant totalement que son costume n’était pas celui d’un ancien boucanier mais d’un coureur des mers bien différent…

Felice Landry regardait le Conseiller Mishima occupé à manipuler le complexe mécanisme de verrouillage de la cave. La porte s’ouvrit enfin et ils pénétrèrent dans le vieux cellier humide, qui sentait le moisi et l’ozone. Le regard de Felice se posa aussitôt sur la pergola, cette structure bizarre qui était certainement la plus étrange des portes vers la liberté et sa main serra sa nouvelle arbalète contre son armure noire. Elle se mit à trembler, une nausée la gagna et elle lutta de toute sa volonté pour ne pas se laisser aller honteusement devant les autres dans cet ultime moment. Pour la première fois depuis sa prime enfance, ses yeux, dans l’ombre du casque grec, s’emplirent de larmes…

— Comme je vous l’ai déjà expliqué, dit le Conseiller Mishima, vous serez transmis en deux groupes de quatre. Les bagages en extra vous suivront après un intervalle de cinq minutes, aussi soyez prêts à les récupérer dans le champ tau. Maintenant, si les premiers d’entre vous veulent bien se préparer…