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Sans émotion, Elizabeth Orme regarda Bryan, Stein, Richard et Felice s’introduire dans la pergola du Temps. Tous, se dit-elle, avaient dressé leurs plans, tous sauf elle. Ils ont leurs buts, touchants, comiques ou déments. Mais moi, je ne veux qu’une chose : dériver dans le monde de l’Exil avec mon ballon rouge, contempler les gens et les bêtes, écouter le vent et l’appel des oiseaux, humer le pollen, les senteurs de résine de la forêt, la fumée des feux dans les prairies. Je ne regagnerai la terre que lorsque je saurai qu’elle est bien réelle et que je le suis aussi. Si jamais nous pouvons —

Des miroirs se mirent en place lorsque Mishima appuya sur un contact. Les quatre voyageurs de la pergola étaient partis. Brusquement, Aiken Drum s’avança, son costume scintillant sous les lumières.

— Bon sang ! Et c’est tout ce qui se passe ? La clarté n’a même pas baissé !

Il étudia attentivement les câblages pareils à des vrilles végétales qui semblaient pousser du sol même de la cave pour aller se perdre au plafond voûté. Mishima, d’un geste, lui intima de ne rien toucher et Aiken acquiesça d’un air rassurant. Mais il fallait qu’il regarde encore. Au seuil du visible, il distinguait des formes mouvantes dans la structure transparente. A chaque intersection, le treillis semblait contenir un point lumineux intense, un grain d’énergie perdu à une distance formidable.

— Combien de temps faut-il pour que les gens aillent d’ici à… là-bas ? demanda-t-il. Ou plutôt de maintenant à là-bas ?

— Théoriquement, la translation est instantanée. Nous ne maintenons le champ pendant plusieurs minutes que pour renforcer la sécurité à l’arrivée. Et je dois dire que jamais, durant les quatre années où l’Administration Humaine a travaillé avec madame Guderian, il n’y a eu le moindre accident.

— Conseiller, dit Aiken, j’aimerais emporter autre chose dans l’Exil. Pouvez-vous me donner un diagramme ou une description de cet appareil ?

Sans un mot, Mishima s’approcha du placard de chêne et y prit une plaque de lecture. Il était évident que certains des voyageurs qui les avaient précédés avaient fait la même demande. Aiken embrassa la plaque d’un air exultant et la glissa d’un geste vif dans une des innombrables poches de sa combinaison.

Mishima, alors, retourna auprès de la console de contrôle et coupa le champ d’énergie. Les miroirs disparurent. La pergola du Temps était maintenant vide.

— Ils ont franchi le seuil. A votre tour de les suivre.

Claude Majewski souleva les vingt kilos de son sac et fut le premier à s’installer à l’intérieur. Pauvre vieillard, se dit-il, tu es complètement fou. Puis il sourit, car il se souvenait soudain d’avoir entendu Ginny dire cela. Mu par une impulsion soudaine, il prit dans son sac la boîte gravée qui venait des montagnes de Pologne. Fille Noire, se dit-il, crois-tu qu’il y ait vraiment un monde du Pliocène au-delà de cette porte ? Peut-être est-ce un piège, après tout. Peut-être allons-nous passer directement dans la mort… Oh, Ginny, viens avec moi… Où que ce soit…

Sœur Anna-Maria Roccaro fut la dernière à se mettre en place. Avec un vague sourire d’excuse, elle se pressa contre Aiken Drum et sentit le contact dur de tous les outils et instruments dont ses poches étaient truffées. Il mesurait presque une tête de moins qu’elle. Il était en fait aussi petit que Felice mais certainement pas aussi vulnérable. Aiken Drum survivrait, se dit-elle. Et peut-être tous… Et à présent, Mère de Dieu, écoute mon ancienne prière : Salve Regina, mater misericordiae ; vita, dulcedo, et spes nostra, salve. Ad te clamamus, exsuies, filii Hevae. Ad te suspiramus, gementes et fientes in hac lacrimarum valle. Eia ergo, advocata nostra, illos tuos miséricordes oculos as nos converte. Et Jesum, benedictum fructum ventris tui, nobis post hoc exilium ostende —

Mishima appuya sur la touche.

Un bref instant de douleur, un éblouissement, les limbes gris. Ils ne respiraient plus, leur cœur ne battait plus. Ils criaient dans le silence. Et puis, soudain, il fit chaud et ils ouvrirent les yeux dans un éblouissement de vert et de bleu. Des mains les agrippèrent, des voix les pressèrent d’avancer, de s’éloigner de la zone scintillante qui occupait l’endroit où s’était trouvée la pergola, de faire encore un ou deux pas, vite, avant que le champ ne s’inverse. Et d’entrer dans l’Exil.

Deuxième partie

L’initiation

1.

— Allez, avancez, mon vieux. Venez. Là, ça descend un peu, attention. Nous sommes les gardiens de la porte du Temps. Nous sommes là pour vous aider. Venez. Vous êtes encore un peu abruti, mais vous verrez que ça passe vite. Restez calme et suivez-nous. Vous êtes dans l’Exil, maintenant. Ça s’est bien passé. Vous m’entendez, mon pote ? Allez. On va tous au Château de la Porte. Là-bas, vous pourrez vous reposer. On bavardera bien tranquillement et on répondra à toutes vos questions. Allez, pressons…

Au fur et à mesure que la douleur s’estompait et qu’il retrouvait ses esprits, Bryan prenait conscience à la fois de cette voix autoritaire, insistante, et de la lumière splendide.

La voix était si vulgaire, mais la lumière tellement extraordinaire ! Quelqu’un, il en avait conscience, le tenait par le poignet et le bras droit. Il distinguait vaguement une forme floue sans pouvoir accommoder son regard. Quelqu’un d’autre, lui semblait-il, semblait occupé à dépoussiérer ses vêtements à l’aide d’un appareil portatif. On le poussa pour l’obliger à marcher. Baissant alors la tête, il distingua clairement ses pieds. Ses bottes de cuir souple aux semelles de crêpe foulaient une surface de granité, puis ce fut de la glaise, une pelouse récemment tondue. Il découvrit de petites fleurs semblables à des marguerites. Sur un brin d’herbe perlé de rosée, il surprit un papillon aux ailes zébrées, avec deux longues queues qui lui donnaient une allure d’hirondelle.

— Attendez, marmonna-t-il. Arrêtez.

La main le lâcha et il parvint à se redresser et à regarder autour de lui. Le soleil venait de se lever. Il brillait au-dessus d’un plateau herbu qui prenait des tons dorés dans le lointain. La Tanzanie ? Le Nebraska ? Dorubezh ?

La France.

Tout près de là, il vit de gros blocs ronds de roche à l’éclat cristallin. Ils servaient de bornes à une piste qui conduisait à une construction aux formes indistinctes qui semblait suspendue en l’air comme un mirage de chaleur. Des hommes, tous vêtus de tuniques et de pantalons blancs, la taille serrée par une corde bleue, entouraient Richard, Stein et Felice. D’autres gardiens attendaient un peu plus loin l’arrivée des autres membres du Groupe Vert. Le champ de force scintilla puis s’éteignit. Bryan demeura sur place jusqu’à l’apparition des autres, alors que son gardien insistait pour l’entraîner en terrain ouvert.

— Tout va bien, vieux. Il faut venir avec moi, à présent. Les autres vont nous suivre.

Bryan découvrit que cette voix nasillarde et vulgaire était celle d’un homme osseux, très bronzé, avec des cheveux blond cendré et un long nez légèrement tordu. Il avait une pomme d’Adam très marquée et portait autour du cou un collier de métal sombre tressé, de l’épaisseur d’un doigt, avec de petites incisions complexes et fermé sur le devant par une sorte de pommeau. Sa tunique était apparemment faite de laine finement filée, avec une tache de nourriture séchée sur le devant. Sans qu’il sût pourquoi sur l’instant, cela rassura Bryan. Il n’opposa aucune résistance quand l’homme le poussa devant lui sur la piste.

Ils escaladaient le flanc d’une petite colline, à quelque deux cents mètres de la Porte du Temps. Les pensées de l’anthropologue se firent plus claires et il éprouva une certaine excitation en voyant qu’ils s’approchaient d’une forteresse de pierre aux dimensions impressionnantes, perchée sur une éminence et orientée vers l’est. Elle ne rappelait en rien les châteaux de conte de fée chers à la France mais plutôt les rustiques citadelles de son Angleterre natale. En vérité, elle ressemblait beaucoup à Bodiam, dans le Sussex, sauf qu’elle ne comportait pas de douves. Quand ils furent un peu plus près, Bryan vit qu’il y avait un mur d’enceinte. Il était en maçonnerie grossière, presque deux fois haut comme un homme. A l’intérieur, séparé du mur par un espace vide, quatre murailles formaient -un carré sans donjon central, avec des tours d’angle cependant et une grande barbacane à l’entrée. Au-dessus de la poterne apparaissait l’effigie d’une figure humaine, barbue, sculptée dans un métal jaune. Ils n’étaient qu’à quelques pas du mur d’enceinte lorsqu’un hululement sinistre se fit entendre.