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— Par ici, mon gars, dit le guide d’un ton rassurant. Faut pas avoir peur des amphicyons.

Ils franchirent un passage qui accédait à la herse de la barbacane. De part et d’autres se dressaient des grilles de bois noir. Une dizaine de créatures énormes galopèrent dans leur direction et se mirent à gronder en bavant contre les grilles.

— Intéressants, comme chiens de garde, dit Bryan d’un ton peu assuré.

Le garde le pressa.

— Ça, on peut le dire ! Des canidés primitifs. On les appelle des chiens-ours. Ils pèsent près de trois cents kilos. Ils dévorent tout ce qui ne les dévore pas avant. Quand il faut défendre la forteresse, on lève les grilles et on libère les bêtes dans l’enceinte.

Dans la grande barbacane, des couloirs conduisaient à des salles périphériques situées derrière le mur d’enceinte. Le garde précéda Bryan dans un escalier qui accédait au niveau supérieur. De magnifiques flambeaux de cuivre étaient fixés dans les murs blancs. Les coupes remplies d’huile devaient être allumées au déclin du jour. Pour l’heure, la clarté du soleil entrait par les fenêtres à renfoncement qui donnaient sur la cour intérieure.

— Une petite réception particulière a été prévue pour chacun d’entre vous, dit le garde. Vous pouvez vous asseoir en attendant et manger un bout si vous le voulez.

Il ouvrit une lourde porte. Ils pénétrèrent dans une pièce qui devait mesurer environ quatre mètres sur quatre. Un épais tapis de laine aux tons bruns et gris couvrait le sol. Les chaises et les bancs de bois tourné qui constituaient le mobilier étaient d’une qualité surprenante, avec certains dossiers en vannerie et des coussins de laine noire. Sur une table basse étaient disposés deux cruches de céramiques contenant une boisson fraîche et une autre fumante, des gobelets, un plateau garni de petits gâteaux et une coupe de cerises et de prunes violettes.

Le garde l’aida à se débarrasser de son sac-à-dos.

— Il y a des toilettes derrière cette porte avec un rideau. Certains des nouveaux arrivants en ont besoin. Un gars du comité d’accueil viendra vous voir dans dix minutes. En attendant, relaxez-vous.

Il sortit et ferma la porte.

Bryan s’approcha d’une fenêtre. Elle donnait sur l’extérieur et il contempla le paysage à travers la grille de cuivre ornementale. Dans l’espace étroit, juste en dessous, des amphicyons rôdaient. Par-delà le mur d’enceinte, il découvrait le chemin balisé qui conduisait à la petite éminence rocheuse délimitée par quatre pierres où se trouvait la porte du Temps. Levant la main pour s’abriter du soleil, il vit plus loin la savane qui ondulait doucement, descendant vers la vallée du Rhône. A l’horizon, un petit troupeau d’animaux à quatre pattes paissait tranquillement. Il entendit le chant complexe d’un oiseau et, quelque part dans le château, brièvement, un rire humain.

Il soupira. Ainsi, c’était le Pliocène !

Il examina plus attentivement les lieux. En bon anthropologue, il notait automatiquement les détails les plus ordinaires qui pouvaient tant lui apprendre sur la société de ce nouveau monde.

Les murs de pierre et de mortier étaient blanchis. Chaux ou caséine ? L’encadrement des portes était en chêne teinté, de même que les volets des fenêtres sans vitres. Dans les toilettes, une ouverture à persiennes avait été prévue pour la ventilation. Le simple trou creusé dans la maçonnerie rappelait les châteaux d’Angleterre, mais un siège en bois au couvercle artistement gravé avait été installé au-dessus. Une boîte emplie de feuilles vertes était fixée au mur. Il y avait également une cuvette de céramique et un broc (grès tourné, poli au sel, décoré à l’engobage). Le savon était à grain fin, bien mûr, avec un parfum herbacé non défini. La serviette devait être en toile de lin non écrue.

Bryan retourna dans la salle de réception. Un examen des quelques aliments offerts lui apporta de nouveaux éléments. Il prit une cerise : la pulpe était mince mais sucrée. Il posa le gros noyau dans une assiette vide. C’était probablement là l’ancêtre de la griotte européenne ou quelque variété très proche. Les prunes elles aussi semblaient sauvages. S’il s’était trouvé certains voyageurs du Temps pour amener des greffons, les arbres fruitiers issus de variétés améliorées auraient été trop vulnérables aux insectes et aux maladies propres au Pliocène pour survivre sans protection chimique. Bryan songea tin instant à la vigne et aux fraises, mais il existait bien des espèces résistantes et il y avait de fortes chances pour que Richard puisse faire son vin et que Mercy se régale de fraises à la crème…

La boisson fraîche avait un goût de citron vert et la cruche fumante contenait tout simplement du café chaud. Même un vieil agnostique comme Bryan ne put s’empêcher de faire une prière muette de reconnaissance en buvant. Les gâteaux étaient très secs et sans doute parfumés au miel. Ils avaient été cuits à point et décorés avec des noisettes. Le plateau, remarqua Bryan, était incrusté d’un motif simple et le vernis était couleur sang de bœuf.

On frappa doucement à la porte. Le loquet de cuivre se souleva et un homme âgé à l’air timide, arborant moustache et barbichette entra dans la salle. Il sourit et s’avança en réponse au murmure amical de Bryan. Il portait une tunique bleue avec une cordelette blanche autour de la taille. Son collier de métal était tout à fait semblable à celui des gardes. Il semblait particulièrement mal à l’aise et prit place tout au bout du banc.

— Mon nom est Tully. Je fais partie du comité de réception. Si vous n’y voyez pas d’inconvénient… Je veux dire : nous pouvons sans doute vous aider si vous nous parlez un peu de vous et de vos projets. Ce n’est pas par curiosité, comprenez-vous ! Mais si nous connaissons un peu de votre passé, de vos capacités, de ce que vous avez appris quant à votre vocation, cela nous aidera d’autant. Par exemple, nous vous dirons dans quels endroits on a besoin de vos… euh… de vos talents, si vous avez l’intention de vous installer. Mais si ce n’est pas le cas, vous avez certainement des questions que vous aimeriez me poser… Je suis ici pour vous aider, comprenez-vous ?

Il a peur de moi, se dit Bryan avec stupéfaction. Puis il pensa à tous ceux qui franchissaient la porte – à des gens tels que Stein et Felice, par exemple – qui pouvaient réagir violemment dans ces premières heures de désorientation, de choc culturel absolu. Et il se dit alors que Tully avait sans doute de bonnes raisons de se montrer prudent pour une première rencontre. Il touchait sans doute une prime de risque. Pour l’apaiser, Bryan se laissa aller en soupirant dans l’une des chaises et se mit à grignoter un gâteau.

— Très bon, dit-il. De la farine d’avoine, non ? Et des graines de sésame ? C’est vraiment rassurant de trouver des aliments civilisés en arrivant. Psychologiquement, c’est très habile de votre part.