Tully eut un petit rire ravi.
— Vous le pensez vraiment ? Nous avons fait tout notre possible pour faire du Château de la Porte un endroit accueillant, savez-vous… Mais certains des nouveau-venus sont encore sous l’effet d’une tension extrêmement profonde et il est souvent difficile de les calmer.
— Je dois dire que j’ai été un peu étourdi dans les premiers instants, mais ça va bien à présent. N’ayez pas l’air si anxieux, mon vieux ! Je suis inoffensif. Et je répondrai à toutes les questions, du moment qu’elles me paraîtront raisonnables !
— Magnifique !
Avec un sourire de soulagement, son interlocuteur exhiba une petite feuille (papier ? velin ?) d’une trousse de ceinture, ainsi qu’un stylo très ordinaire du XXIIe siècle.
— Votre nom et votre ancienne profession ? demanda-t-il.
Bryan Grenfell. J’étais anthropologue culturel. Spécialisé dans l’analyse de certaines formes de conflits sociaux. L’étude de votre société m’intéresse tout particulièrement, quoique je ne me fasse guère d’illusions quant à la publication de mon travail.
Tully eut un gloussement appréciateur.
— Fascinant, Bryan ! Vous savez qu’il n’y a eu que très peu de membres de votre profession à franchir la porte ? Je suis certain que vous aurez envie de vous rendre dans la capitale afin de parler aux gens. Pour eux, vous serez certainement très intéressant. Vous pourriez leur apporter des vues inédites !
Bryan eut l’air surpris.
— Je me suis équipé pour gagner ma vie en péchant ou en faisant commerce sur le littoral. Je n’ai jamais pensé un seul instant que mes titres académiques seraient appréciés au Pliocène !
— Mais nous ne sommes pas des sauvages, protesta Tully. Vos connaissances scientifiques seront sans nul doute infiniment précieuses pour les personnes de… euh… l’administration qui sauront faire bon usage de vos conseils.
— Ainsi vous avez une société structurée.
— Oh, très simple, très simple, dit Tully en hâte. Mais je crois que vous la jugerez cependant digne d’être étudiée attentivement.
— Mais j’ai déjà commencé, voyez-vous, dit Bryan en épiant un changement d’expression sur le visage soigneusement rasé de son interlocuteur. Ce bâtiment, par exemple, a été construit pour un maximum de sécurité. Je suis curieux de savoir pourquoi.
— Oh, il existe de nombreux animaux dangereux. Les hyènes géantes, les machairodus à dent-de-sabre…
— Mais ce château donne plutôt l’impression d’avoir été construit en prévision d’agressions humaines.
Tully porta nerveusement la main à son collier de métal. Son regard affolé fit le tour de la pièce avant de se poser à nouveau sur Bryan. Une expression de profonde sincérité se lisait sur ses traits.
— Ma foi, bien sûr, certaines personnes particulièrement instables sont arrivées par la porte, et même en faisant tout notre possible pour assimiler chacun, nous nous trouvons inévitablement confrontés au problème des désaxés les plus sérieux. Mais vous n’avez aucune crainte à avoir, Bryan, vous et les autres membres de votre équipe vous êtes parfaitement en sécurité ici, auprès de nous. En fait les… euh… les éléments troubles ont plutôt tendance à chercher refuge dans les montagnes ou dans d’autres secteurs encore plus lointains. Ne vous inquiétez pas. Vous vous apercevrez que les gens d’un haut degré de culture jouissent d’un statut assuré, ici, dans l’Exil. Et la vie est ici aussi calme qu’elle peut l’être dans… hum… un environnement aborigène.
— C’est bien aimable à vous de me dire cela.
Tully mordilla nerveusement son stylo.
— Il nous serait très précieux… Je veux dire pour nos dossiers, de savoir exactement quel type d’équipement vous avez amené…
— Vous les mettez tous en commun ?
Tully eut une expression choquée.
— Oh, non, il n’en est rien, je vous l’assure. Tous les voyageurs, au contraire, doivent garder les outils de leur choix afin de survivre et de devenir des membres utiles de la société. Mais si vous préférez ne pas aborder le sujet pour l’instant, je n’y verrai pas d’inconvénient. Seulement, comprenez-vous, certaines personnes arrivent avec des livres extraordinaires, ou encore des plantes ou bien des objets qui peuvent être d’un intérêt réel pour tous et, dans le cas où elles acceptent de partager, la qualité de la vie s’en trouve améliorée.
Avec un sourire satisfait, il leva son stylo.
— A part un trimaran et son équipement et un nécessaire de pêche, je n’ai rien emporté de particulièrement spécial, dit Bryan. Un vocotype avec un convertisseur pour les feuillets. Une réserve de musique et de lecture assez importante. Une caisse de scotch qui me semble bien avoir disparue…
— Et vos compagnons ?
— Je pense qu’il serait préférable qu’ils vous en parlent eux-mêmes, rétorqua Bryan d’un ton enjoué.
— Oui, certainement… Je me disais seulement que… oui. (Tully posa son stylo et la feuille et regarda Bryan avec un franc sourire.) Et maintenant ! Vous avez certainement des questions à me poser à moi, non ?
— Seulement quelques-unes, pour l’instant. Quelle est la population totale ?
— Et bien, il est difficile d’avancer des chiffres précis, vous le comprendrez, mais je crois qu’une estimation raisonnable pourrait se situer aux alentours de cinquante mille âmes…
— Bizarre, j’aurais pensé plus. Vous avez subi des épidémies ?
— Oh, pratiquement aucune. Notre macro-immunité et nos défenses génétiques semblent être très efficaces au Pliocène quoique les tout premiers voyageurs n’aient pas été aussi couverts que ceux qui ont suivi durant ces quelque trente dernières années. Et, bien sûr, ceux qui ont bénéficié du rajeunissement peuvent espérer une existence plus longue que ceux qui relevaient d’une technologie un peu plus ancienne. Mais le… euh, l’usure de la population est surtout due aux accidents. (Il hocha la tête.) Evidemment, nous avons des médecins. Et nous recevons régulièrement de nouveaux remèdes par la porte. Mais nous ne sommes pas en mesure de régénérer les personnes qui souffrent de graves traumas. Et si l’on peut dire que ce monde est civilisé, il faut bien admettre qu’il n’est pas encore dompté, si vous voyez ce que je veux dire.
— Je comprends. Rien qu’une question.
Bryan prit la photo de Mercédès Lamballe dans sa poche de poitrine.
— Pourriez-vous me dire où je peux trouver cette femme ? Elle est arrivée à la mi-juin, cette année.
Son interlocuteur prit le document et l’examina en écarquillant les yeux.
— Je crois, dit-il enfin, que vous pourrez la trouver dans notre capitale, dans le sud. Je me souviens très bien d’elle. Elle a fait forte impression sur tout le monde, ici. Vu ses talents inhabituels, on lui a demandé de… hum… d’aller là-bas afin d’assister l’administration.
— Quels talents inhabituels ? demanda Bryan en fronçant les sourcils.
Un peu trop vivement, Tully expliqua :
— Bryan, notre société est passablement différente de celle du Milieu Galactique. Nous avons des besoins spéciaux. Tout cela vous apparaîtra plus clairement dans quelque temps, lorsque les gens de la capitale vous auront tout expliqué. D’un point de vue professionnel, je crois que des recherches passionnantes vous attendent.
Il se leva.
— Prenez encore quelques rafraîchissements. Dans un instant, vous recevrez une autre personne qui désire vous interroger, et ensuite vous pourrez rejoindre vos compagnons. Puis-je revenir vous chercher dans une demi-heure ?
Souriant à nouveau, il s’éclipsa. Bryan attendit un instant, puis se leva et essaya de faire fonctionner le loquet qui ne bougea pas. Il était enfermé.