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Il regarda autour de lui, cherchant son bâton ferré et ne le vit nulle part. Relevant sa manche, il chercha le petit couteau de jet qu’il avait attaché à son bras. La gaine était vide. Cela ne le surprit guère. Ce « dépoussiérage » auquel ils avaient eu droit à l’arrivée avait-il été en vérité un passage au détecteur de métaux ?

Bien, bien, songea-t-il. C’est donc comme ça le Pliocène !

Il se rassit et attendit.

2.

Pour Richard Voorhees, le moment d’étourdissement qu’il avait ressenti en franchissant la Porte du Temps était une variante de ce que les humains éprouvaient chaque fois qu’un vaisseau interstellaire quittait l’univers normal pour la grisaille quasi-dimensionnelle du subespace. A une différence près : le vertige de la translation temporelle se prolongeait beaucoup plus que celui de l’hyper-espace. Et Richard avait également remarqué des différences précises dans la texture des limbes. Il avait eu un sentiment de rotation à peine perceptible entre les axes successifs, de compression (toute chose dans l’univers, y compris l’atome, était-elle donc plus petite six millions d’années auparavant ?). La grisaille avait une qualité différente : elle était moins fluide, plus fragile (on nageait dans l’espace mais on pataugeait dans le Temps ?). Et dans tout son corps, il avait senti diminuer la force vitale (une notion qui correspondait à celle de certains philosophes quant à l’essence du Milieu).

Dès que Richard tomba de quelques centimètres sur la surface de granité de l’Exil, il reprit le contrôle de ses sens comme tout navigateur interstellaire après la translation. Repoussant les mains du garde, il sortit seul du champ-Tau et examina rapidement les lieux tandis que le garde marmonnait des jurons.

Ainsi que le Conseiller Mishima l’avait annoncé, la vallée du Rhône, au Pliocène, apparaissait bien plus étroite. Le paysage, sur le flanc oriental, là où l’auberge serait un jour, était plus plat, moins marqué par le cours des ruisseaux. En fait, c’était un plateau qui s’élevait lentement vers le sud. Richard repéra alors le château. Au-delà, à l’horizon, dans le soleil du matin, il distingua deux gigantesques volcans couronnés de neige et de fumée.

Le plus au nord serait un jour le Mont-Dore. Le plus large, au sud, le Plomb du Cantal.

Autour de lui, il y avait de l’herbe. De petits rongeurs accroupis, immobiles, déguisés en rochers. Dans un creux, il vit un bouquet d’arbres. Est-ce qu’il abritait de petits ramapithèques ?

Des gardes entraînaient Bryan, Stein et Felice le long de la piste, en direction du château. D’autres hommes en blanc aidaient ceux du deuxième groupe qui venaient de surgir dans la porte. Qui dirigeait ici ? Un baron du Pliocène ? Existait-il une forme d’aristocratie ? A travers laquelle, lui, Richard, pourrait se frayer son chemin ? Les questions se pressaient dans son esprit, faisant naître en lui un enthousiasme juvénile qui le surprenait et l’exaltait. Il comprit ce qui se passait en lui. Cela ressemblait beaucoup à la maladie favorite des gens de l’espace : L’Ivresse du Débarquement sur un Nouveau Monde. Tous ceux qui parcouraient la galaxie et supportaient le morne ennui du sub-espace connaissaient une excitation fiévreuse au moment de se poser sur une planète encore inconnue. L’atmosphère serait-elle respirable ? Les ions favorables ou négatifs ? La végétation et la faune seraient-ils détestables ou attirants ? La nourriture locale serait-elle mangeable ? Les habitants seraient-ils des gens heureux et fiers ou bien de pauvres hères brisés par l’adversité ? Est-ce qu’il suffisait de demander aux filles pour qu’elles disent oui ?

Il sifflota quelques notes d’une vieille balade salace entre ses dents. Alors seulement il prit conscience de la poigne qui le tirait par la manche et de la voix insistante, angoissée.

— Venez, monsieur. Vos amis sont déjà en route pour le Château de la Porte. Il faut les suivre. Vous avez besoin de vous reposer et de vous restaurer et certainement envie de poser des questions.

L’homme était brun, plutôt bien bâti, avec une ossature épaisse. L’éclat un peu faux de ses yeux intelligents révélait qu’il avait été récemment rajeuni. Richard se dit que la tunique blanche et le collier de métal étaient probablement plus logiques dans ce climat quasi tropical que sa tenue de velours noir et de popeline épaisse.

— Laissez-moi jeter un coup d’œil, mon gars, dit-il.

Mais l’autre continua à le tirer par la manche et, pour éviter un incident, Richard fit quelques pas en direction du château.

— Belle position forte, mon gars. Est-ce que ce monticule est artificiel ? Et comment êtes-vous approvisionnés en eau ? A propos, à quelle distance est la plus proche agglomération ?

— Du calme, voyageur ! Suivez-moi, c’est tout. L’homme du comité répondra à toutes vos questions bien mieux que moi.

— Parlez-moi au moins des femelles du coin. Je veux dire que dans le présent, enfin là-bas, dans l’avenir, ou ce que vous voudrez, on nous a dit que le rapport mâle-femelle était de quatre pour une. Et je peux vous dire que j’ai bien failli laisser tomber à cause de ça ! S’il n’y avait pas eu des circonstances pressantes, je ne serais sûrement pas dans l’Exil à l’heure qu’il est. Alors, comment ça se passe ? Vous avez des filles au château ?

— Nous accueillons un certain nombre de voyageuses, dit l’homme d’un ton austère. Et Dame Epone est en résidence temporaire. Aucune femme ne vit en permanence au Château de la Porte.

— Alors comment les gars se débrouillent ? Vous avez un village, ou une ville pour vous envoyer en l’air pendant le week-end ou quoi ?

D’un ton neutre, le garde répliqua :

— La plupart des résidents du château sont homophiles ou onanistes. Les autres ont recours aux services d’hôtesses venues de Roniah ou de Burask. Dans cette région, il n’existe pas de petits villages, mais seulement des cités séparées par de grandes distances et des plantations. Ceux d’entre nous qui servent au château sont heureux d’y demeurer. Notre travail est bien rémunéré.

Il porta la main à son collier avec un vague sourire, puis redoubla d’effort pour faire avancer Richard.

— Ça m’a tout l’air d’un coup organisé, fit Richard d’un ton dubitatif.

— Vous êtes arrivé dans un monde merveilleux. Quand vous en saurez plus sur nos usages, vous vous sentirez heureux… Ne faites pas attention aux chiens-ours. Ils sont là pour notre sécurité. Ils ne peuvent pas nous faire de mal.

Ils passèrent rapidement le mur d’enceinte et entrèrent dans la barbacane. Le garde essaya d’entraîner Richard dans l’escalier, mais l’ex-navigateur recula.

— Du calme ! Il faut que j’inspecte un peu cet endroit fascinant !

— Mais vous ne pouvez pas !

Mais Richard avait décidé qu’il pouvait. Il s’élança aussi vite que le lui permettait son sac-à-dos, agrippant son chapeau à plumes d’une main. Ses bottes claquaient sur les dalles. Il courait au hasard, d’un recoin à un autre et il surgit finalement dans la cour du château. A cette heure de la matinée, les ombres y étaient encore profondes. L’endroit était entouré par la haute muraille intérieure avec ses tours d’angle et ses créneaux. La cour ne devait pas mesurer plus de quatre-vingts mètres carrés. Au centre, une fontaine était cernée par des arbres plantés dans des bacs de pierre. Sur le périmètre, il y avait d’autres arbres et tout un côté était occupé par un vaste corral double aux murs de pierre ajourée. Dans une partie, Richard découvrit plusieurs énormes quadrupèdes qui lui étaient inconnus. L’autre semblait vide.