Entendant les voix de ses poursuivants, Richard s’élança dans une sorte de péristyle qui se poursuivait sur trois côtés de la cour. Il courut un instant, puis bifurqua dans un couloir latéral qui finissait en impasse. De part et d’autre, cependant, deux portes devaient accéder à des appartements aménagés dans la muraille.
Il ouvrit celle de droite, se glissa à l’intérieur et referma derrière lui.
La pièce était plongée dans l’obscurité. Il resta absolument silencieux, retenant son souffle, et entendit avec satisfaction des bruits de pas pressés se rapprocher puis s’éloigner. Pour l’instant du moins, il leur avait échappé. Il chercha une lampe dans son sac, la trouva mais, avant d’avoir pu l’allumer, il perçut un bruit léger. Il s’immobilisa. Un rai de lumière traversa la pièce. Quelqu’un ouvrait l’autre porte avec une infinie lenteur. Peu à peu, la clarté de la chambre extérieure devint un faisceau qui, finalement, se posa sur Richard.
Une femme de très grande taille apparut en silhouette sur le seuil. Elle portait une robe sans manche faite d’une étoffe diaphane presque invisible. Richard ne pouvait deviner son visage mais il se dit qu’elle était certainement très belle.
— Dame Epone, dit-il sans raison.
— Tu peux entrer.
Jamais encore il n’avait entendu une telle voix. A la fois musicale et douce, elle recelait une promesse qui mit le feu en lui. Lâchant son sac, il s’avança. Doucement, elle regagnait la chambre et il la suivit, silhouette noire dans la lumière venue de dizaines de lampes qui brillaient au plafond en se reflétant sur des draperies d’or et des voiles de gaze blanc qui entouraient un grand lit à baldaquin.
La femme lui ouvrit ses bras. Il vit que sa robe était d’un bleu très pâle, sans ceinture. De grands panneaux de tissu jaune flottaient à partir de ses épaules comme des ailes brumeuses. Autour du cou, elle portait un collier doré et, dans ses cheveux qui descendaient jusqu’à sa taille, brillait un diadème doré. Si les yeux de Richard ne le trompaient pas, ses seins, sous le tissu arachnéen, semblaient aussi imposants que sa chevelure.
Elle semblait le dominer de plus de cinquante centimètres et le regard qu’elle abaissa sur lui n’avait rien d’humain.
— Approche-toi, dit-elle.
La pièce chavira autour de lui. Les yeux de la femme se firent encore plus brillants. Il sentit le contact de sa peau douce. Elle le caressait. Il tomba dans un abîme de plaisir si intense qu’il pensa ne jamais en ressortir.
Et la femme cria :
— Tu le peux ? Tu le peux ?
Il essaya. Mais il ne pouvait pas.
Le souffle lumineux devint alors un tourbillon hurlant, grondant, sifflant qui le déchirait. Mais son corps n’était pas touché. C’était autre chose, une chose inutile qui se recroquevillait craintivement derrière ses yeux, que l’on punissait. Parce qu’elle le méritait. Lacérée, ridicule, battue, écrasée, martelée par la haine, cette chose informe se fit plus petite jusqu’à n’être plus qu’un caillot insignifiant pour finalement disparaître dans une explosion blanche de souffrance.
Richard s’éveilla.
Un homme en tunique bleue était agenouillé à ses pieds et lui tenait les chevilles. Richard était attaché dans un lourd fauteuil. La pièce était petite, avec des murs de pierre à chaux nus et gris. Devant lui se tenait Dame Epone, immobile. Ses yeux de jade avaient un regard éteint et elle souriait avec mépris.
— Il est prêt, Ma Dame.
— Merci, Jean-Paul. Le casque, je vous prie.
L’homme brandit une couronne d’argent rudimentaire à cinq pointes qu’il plaça sur la tête de Richard. Epone se tourna alors vers un appareil placé sur une table proche et que Richard avait pris à tort pour une sculpture compliquée faite de métal et de pierreries. Les éléments cristallins de l’appareil émirent une faible lueur, et des couleurs puisèrent doucement, annonçant à l’évidence quelque défaut de fonctionnement. La main de Dame Epone se porta vers le prisme le plus important, un cristal rose de la taille d’un poing, et le secoua nerveusement entre le pouce et l’index.
— Rien ne marche donc jamais dans ce maudit endroit ? Ah ! Voilà : nous allons pouvoir commencer.
Elle croisa les bras et contempla Richard.
— Quel nom portes-tu ?
— Allez au diable ! grommela-t-il.
Un terrible éclair de douleur lui souleva la boîte crânienne.
— Ne parle que pour répondre à mes questions, je te prie. Obéis immédiatement à mes ordres. Comprends-tu ?
Il sentit son corps s’affaisser dans les entraves qui le clouaient au fauteuil et murmura :
— Oui.
— Quel nom portes-tu ?
— Richard.
— Ferme les yeux, Richard. Sans parler, je veux que tu émettes les mots suivants : au secours.
— Doux Jésus ! Ça, c’était facile : Au secours !
— Emission moins six, dit l’homme.
— Ouvre les yeux, Richard, lui ordonna Epone. Maintenant, tu vas m’écouter attentivement. Voici une dague. (Elle brandit une lame d’argent qu’elle avait dissimulée dans les replis de sa robe et la lui présenta sur ses deux mains ouvertes. Sur ses paumes d’une douceur de lait, il ne vit que quelques lignes fines.)
— Richard, force-moi à plonger cette dague dans mon cœur. Venge-toi. Détruis-moi de ta main. Tue-moi, Richard.
Il essaya. Il tendit toute sa volonté vers la mort de cette chienne monstrueuse. Il lutta avec haine.
— Coercition moins deux points cinq, annonça l’homme, debout près de Richard.
— Richard, à présent concentre-toi sur ce que je vais te dire. Ton existence et ton avenir, ici, dans l’Exil, dépendent de ce que tu fais en ce moment. (Elle lança la dague sur la table, à moins d’un mètre du bras droit de Richard.) Oblige cette lame à se lever. Lance-la vers moi ! Droit dans mes yeux ! Allez, Richard !
Le ton d’Epone, cette fois, était violent, et il essaya désespérément de lui obéir. Il avait maintenant compris ce qui lui arrivait. Ils essayaient de mesurer ses métafonctions latentes. Psychokinésie. Mais il aurait pu aussi bien leur dire —
— Psychokinésie moins sept.
Elle se pencha sur lui, adorable, et il huma son parfum.
— Maintenant, brûle-moi, Richard. Fais jaillir des flammes de ton esprit et qu’elle me cuisent, qu’elles me grillent, qu’elles me réduisent en cendres, qu’elles détruisent ce corps que tu ne connaîtras jamais car tu n’es pas un homme mais un misérable ver sans sexe ni sensibilité. Brûle-moi !
Mais c’était lui qui brûlait dans les flammes. Des larmes roulèrent sur ses joues. Il voulut cracher sur la femme mais sa langue avait gonflé dans sa bouche et ses lèvres étaient collées. Ses yeux refusaient de se fermer. Il ne voulait plus voir sa forme bleue, froide et cruelle et il tourna la tête.
— Crémation plus deux points cinq.
— Intéressant, mais pas suffisant, bien sûr. Repose-toi un moment, Richard. Songe à tes compagnons, qui sont là en haut. L’un après l’autre, ils viendront dans cette pièce comme tant d’autres avant eux et je les connaîtrai comme je te connais à présent. Tous, d’une certaine façon, ils serviront les Tanu, à l’exception de quelques-uns qui auront la chance de découvrir qu’en franchissant la porte de l’Exil ils sont entrés véritablement au paradis… Mais cette chance, tu ne l’auras pas. Viens, entre dans mon esprit. Sonde-moi. Sens-moi. Réduis-moi en fragments et recompose une image plus attirante de moi.
Elle se pencha encore un peu plus près et son visage fut tout contre le sien. Elle devait sentir son souffle. Dans sa peau, il ne distinguait pas le moindre pore, le moindre pli. Dans ses yeux néphétiques, les pupilles n’étaient plus que deux pointes d’aiguilles. Mais sa beauté, paralysante, exécrable, était d’une ancienneté incroyable.