4.
A peine l’homme en bleu eut-il quitté la pièce qu’Aiken Drum se précipitait à la porte, découvrait qu’elle était verrouillé et décidait de faire le nécessaire pour l’ouvrir.
Il introduisit dans la fente du loquet une longue aiguille qu’il avait prise dans sa trousse de maroquinerie et explora l’intérieur jusqu’à découvrir un linguet caché qui bloquait la barrette-verrou. Il ouvrit avec précaution et découvrit le mécanisme qui, de l’autre côté du battant, commandait le verrouillage. Il le coinça avec un fragment de dalle. Il referma alors et s’avança dans le couloir, entre d’autres portes closes qui, supposa-t-il, devaient accéder à des pièces où étaient enfermés ses compagnons du Groupe Vert. Le moment n’était pas encore venu de les libérer. Pas avant qu’il ait pu évaluer la situation et vu de quelle façon il pouvait en tirer avantage. Il se passait quelque chose de bizarre et très important dans ce monde du Pliocène. En tout cas, il était d’ores et déjà évident que les plans élémentaires de Stein et de Richard ne viendraient pas à bout des ploucs du coin…
…Attention !
Il plongea dans le renfoncement d’une des grandes baies qui donnaient sur la cour intérieure du château. Otant son poncho de caméléon, il se blottit dans l’ombre et s’efforça de se fondre contre les dalles de pierre.
Quatre gardes musclés, sous la conduite d’un homme en bleu, passèrent en courant, sans regarder dans sa direction. Il comprit très vite pourquoi.
Un grondement rageur se fit entendre dans le lointain en même temps que l’écho assourdi d’un fracas. On frappait à grands coups contre l’une des portes donnant sur le couloir. Aiken risqua un œil hors de son alcôve juste à temps pour voir les serviteurs du château qui battaient en retraite précipitamment, devant la première porte, en haut de l’escalier. De l’endroit où il se tenait, à plus de dix mètres de là, Aiken pouvait distinguer le panneau de chêne épais qui commençait à céder sous les coups répétés.
Le garde en bleu s’avança en palpant son torque avec une expression d’angoisse douloureuse.
— Vous lui avez laissé sa hache ? Stupide crétins !
Les quatre autres le regardèrent bouche bée.
— Mais, Maître Tully, nous avions mis suffisamment de soporifique dans sa bière pour terrasser un mastodonte !
— Mais pas assez pour ralentir ce fou de Viking, c’est évident ! grinça Tully.
Sous l’effet d’un coup particulièrement violent, la porte vibra et la pointe du fer de la hache de Stein apparut le temps d’un éclair dans un jaillissement de fragments.
— Il va sortir dans quelques minutes ! Salim, va chercher le Seigneur Creyn. Vite ! Nous allons avoir besoin d’un torque gris, très large. Alerte le Gouverneur Pitkin et l’équipe de sécurité également. Kelolo, appelle d’autres gardes. Qu’ils amènent un filet. Et dis à Fritz d’abaisser la herse au cas où il arriverait à descendre. Dépêche-toi ! Si nous n’arrivons pas à le capturer quand il sortira, nous pourrons au moins tenter de sauver ce fumier !
Les deux gardes s’élancèrent dans deux directions opposées. Aiken se rencoigna dans l’ombre. Ce bon vieux Steinie. Il avait flairé la comédie et il s’était aussitôt lancé dans l’action directe. Et sa bière était droguée ! Grands Dieux… est-ce qu’ils avaient mis quelque chose dans le café également ? Mais il n’en avait bu qu’une tasse. Et il avait tout fait pour jouer leur jeu pendant son entrevue avec Tully. Il était certain qu’ils le prenaient pour une espèce de clown-bricoleur, potentiellement utile mais tout à fait inoffensif. Peut-être se contentaient-ils naïvement de droguer les voyageurs les plus costauds, ceux qui leur semblaient les plus dangereux.
— Dépêchons, dépêchons, bandes d’idiots ! brailla Tully. Il va sortir !
Cette fois, Aiken ne se risqua pas à regarder. Il entendit un cri de triomphe et la plainte du bois qui cédait.
— Je vais vous apprendre, moi, à me boucler comme une bête ! éructa Stein. Attendez seulement que je mette la main sur cette petite loque qui a foutu cette merde dans ma bière !
Blotti dans son refuge, Aiken vit passer rapidement une haute silhouette vêtue d’une robe blanche et écarlate. Suivirent des guerriers qui s’interpellaient avec des voix excitées. Ils étaient tous humains et portaient de lourds manteaux d’écaille jaunâtres et des casques en forme de bol.
— Seigneur Creyn ! lança Tully. J’ai fait demander un filet ainsi que des hommes en renfort… Oh, Tana soit loué ! Les voici !
Lentement, Aiken rampa sous son poncho jusqu’à ce que son regard embrasse tout le couloir. Stein, qui continuait de hurler à chaque coup de hache, avait réussi à ménager dans le battant un trou suffisamment large pour s’y glisser. Mais, avec l’arrivée de Creyn, les gens du château semblaient avoir retrouvé le sens de la discipline et ils attendaient immobiles, aux ordres.
Six gardes en armes avaient déployé un filet sur le sol. Deux autres s’étaient postés de part et d’autre de la porte avec des massues de la taille d’un bras humain qui se terminaient par une boule de métal. Les hommes qui n’étaient pas armés battirent retraite derrière la haute silhouette de Creyn.
— Ahaha ! brailla Stein en pulvérisant ce qui subsistait d’un panneau de chêne.
Son casque à cornes se montra une seconde, puis il recula afin de prendre son élan. D’un seul bond, il passa à travers la porte et se retrouva de l’autre côté du couloir, échappant au filet, se ruant déjà sur les gardes rassemblés autour de leur maître. Des hommes en blanc se jetèrent alors sur lui avec des cris terribles. Il les chargea, brandissant sa hache à deux mains, taillant dans la chair et les os, envoyant jaillir sur les murs et le sol des moignons d’où jaillissait le sang. C’est en vain que les soldats en armure abattirent sur lui leurs massues et qu’ils tentèrent de lui paralyser les bras : il tailladait sans trêve la barrière de vivants et de morts qui le séparait de Creyn. Stein, apparemment, avait instinctivement deviné qui était son véritable ennemi.
— Je t’aurai ! gronda-t-il.
La robe de Creyn, à présent, était souillée de rouge. Impassible, il se tenait contre le mur, les doigts posés sur son collier doré. L’un des soldats parvint finalement à faire sauter le casque à cornes de la tête du Viking. Un autre porta alors à la nuque du géant un coup qui aurait pu aisément lui pulvériser les vertèbres. Durant trois secondes, le Viking demeura immobile, pareil à quelque statue grotesque, la hache encore brandie à quelques centimètres de la tête de Creyn. Puis ses doigts se relâchèrent et l’arme tomba derrière lui à grand bruit. Ses genoux ployèrent, sa tête retomba contre sa poitrine et, enfin, les gardes purent lancer leur filet.
L’un des soldats leva alors une courte épée de bronze et se jeta en avant, les yeux brillants de fureur. Avant qu’il ai pu porter un seul coup, il s’immobilisa, comme paralysé, et l’un de ses compagnons lui prit la lame des mains.
— Nul ne frappera celui-là, dit le Tanu.
Il s’avança lentement entre les corps et se pencha sur Stein. Lentement, il s’agenouilla entre les mares de sang et les membres tranchés et, à l’aide du glaive que venait de lui tendre le soldat, il entreprit de couper les longues mèches de Stein. Enfin, il sortit d’une bourse fixée à sa ceinture un torque de métal gris qu’il passa au cou de l’ex-foreur des fonds méditerranéens.
— Désormais, dit-il, il est inoffensif. Vous pouvez ôter le filet. Qu’on l’emmène dans une des salles de réception, qu’on le lave et que l’on panse ses blessures. Il sera le bienvenu dans la capitale.