Halte-là, malheureux ! assez de foudres s’apprêtent à faire au-dessus de ta tête les bruits de coulisse du Grand Opéra. Déjà par tes propos, tes bavardages, tu as sérieusement indisposé les commerçants de la galerie du Thermomètre, et ceux de toute une partie de la galerie du Baromètre, tu t’es mis à dos ceux dont tu n’as pas encore parlé et qui craignent ta manie d’écrire. Ces braves gens sont dans la consternation. Ils ont lu sans bien les comprendre ces pages que tu noircis inexplicablement, t’acharnant par un dessein qui ne peut sembler que burlesque à décrire ces méandres accroupis sous la menace d’une pioche levée. Ils ne peuvent faire le départ de ce qui vient de toi et de ce que tu leur prends. Ils sont malades comme des enfants devant un miroir déformant. Gare à toi, ils vont pleurer ou donner des coups de pied. Ils n’auraient jamais cru que dans une société policée on avait le droit d’appeler nommément chaque chose. Le mot meublé leur paraissant une garantie contre l’expression maison de passe, etc. Les voilà qui se font des cheveux, parce qu’ils croient leur réputation tout à coup perdue. Tu leur nuis : que va-t-il advenir de leurs droits dans la grande lutte contre L’Immobilière du Boulevard Haussmann ? Si par malheur les gens de loi lisaient ce tissu d’inventions et de réalités, que penseraient-ils ? « Voilà des gens bien peu dignes d’intérêt », qu’ils penseraient. Et chacune de tes épithètes pourrait rabattre d’autant le montant des indemnités. Les vieilles demoiselles qui vendent des cannes galerie du Thermomètre ont songé mourir de honte à la lecture de ta description de leur étalage. Une Allemande dans leurs pipes d’écume ! On passe à moins en conseil de guerre. L’autre jour, il y avait réunion des notables du passage : l’un d’eux avait apporté les numéros 16 et 17 de La Revue Européenne5. On en a discuté avec âpreté. Qui donc t’avait donné tes renseignements ? On a soupçonné un agent d’affaires bien innocent, qui servait jusque-là les intérêts du passage, de jouer un double jeu et de nouer de mystérieuses intrigues. Le pauvre homme te recherche pour se disculper. Il est venu chez Certa voir si tu y étais. D’autres de tes victimes y sont venues crier justice. Ils voudraient le connaître, cet ennemi acharné, ce machiavélique personnage, et que lui diraient-ils alors ? Que diraient les abeilles au Bædeker des ruches ? Dans un des derniers numéros de La Chaussée d’Antin, ce n’est pas sans amertume que l’on te cite longuement, car tu as, paraît-il, exercé ton ironie aux dépens de cet organe de défense des intérêts du quartier, précisément parce qu’il prenait en main la cause des petits requins contre les gros. Il est de fait que tu n’aimes pas beaucoup la veuve et l’orphelin. Mais tes révélations, on t’en laisse la responsabilité, effarent ces messieurs : d’où tiens-tu ces chiffres et, comme ils écrivent, serait-il possible ?
Braves gens qui m’écoutez, je tiens mes renseignements du ciel. Les secrets de chacun, comme celui du langage et celui de l’amour, me sont chaque nuit révélés, et il y a des nuits en plein jour. Vous passez près de moi, vos vêtements s’envolent, vos livres de caisse s’ouvrent à la page des dissimulations et fraudes, votre alcôve est dévoilée, et votre cœur ! Votre cœur comme un papillon-sphinx au soleil, votre cœur comme un navire sur un atoll, votre cœur comme une boussole affolée par un petit morceau de plomb, comme la lessive qui sèche au vent, comme l’appel des chevaux, comme le millet jeté aux oiseaux, comme un journal du soir qu’on a fini de lire ! Votre cœur est une charade que tout le monde connaît. Ne craignez donc rien pour moi-même, pour votre réputation, et que j’entre chez la marchande de mouchoirs.
Cette dame vers moi tourne une tête qui n’est pas sans majesté. Les traits un peu grands, le nez bourbonien, la peau qui ne doit plus déjà avoir cette élasticité au pincement propre à la jeunesse, l’empâtement du cou qui n’empêche pas la maigreur du visage, des cils blonds rares et l’œil un peu rouge conférant quelque caractère nocturne à l’ensemble, point de fard, et juste assez de poudre de riz pour faire penser à une dame de compagnie ou à une gouvernante, les cheveux… les cheveux mériteraient un paragraphe, avec leur façon de ne pas se plier à la mode, d’être teints discrètement, de ne pas s’échafauder trop haut comme chez les caissières, de ne pas s’aplatir trop bas comme chez les nurses, la marchande pose doucement son ouvrage et s’avance vers moi. Je jouis alors de son habillement. La jupe est large, et plus courte qu’on ne les fait aujourd’hui, au goût de 1917 environ, coupée en forme, faisant la taille ronde. Tout le vêtement est dans une demi-teinte criarde (arrangez-vous) : c’est une sorte de quetsche rouge, un ton de vinaigre, qui donne l’idée de la couleur vive, comme les paillettes des forains donnent l’idée des diamants. Cela tire sur la groseille agonisante, sur la cerise becquetée, cela ressemble à ces rubans des palmes académiques qui virent acide à la clarté… là j’y suis, la robe est tournesol teintant un peu l’urine. L’échancrure du corsage dégage simplement la nuque, où les cheveux paraissent follets, et par devant le décolleté découvre à peine la fourchette où saillissent gracieusement les tendons convergents du cou. Mais la merveille des merveilles, c’est le corsage, chef-d’œuvre d’application dans un genre disparu. On ne porte plus de boléro de nos jours, et je le regrette : mais que dire alors du faux boléro, qui n’est pas libre comme le vrai, mais cousu à la robe, et retenu par des piqûres apparentes constituant un dessin ? Et songez que tout le corsage est patiemment agrémenté avec du ruban et de la passementerie d’un vert un peu plus vif qu’amande, un peu plus éteint que chou : que le ruban forme un petit plissé à plat, disposé en motifs rappelant invinciblement l’escargot et la décoration des mairies suburbaines. Ajoutez qu’alerte pourtant, ce Gainsborough, ce Winterhalter n’est guère sur le patron de la volupté : son corps s’est honnêtement déformé, et n’était dans l’habitus une certaine inquiétude de chouette, une sorte de quête du regard, cette personne, Monsieur, pourrait être votre mère ou votre femme de ménage.