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Je sais : l’un des principaux reproches que l’on me. fasse, que l’on me fait, c’est encore ce don d’observation qu’il faut bien qu’on observe en moi pour le constater, pour m’en tenir rigueur. Je ne me serais pas cru observateur, vraiment. J’aime à me laisser traverser par les vents et la pluie : le hasard, voilà toute mon expérience. Que le monde m’est donné, ce n’est pas mon sentiment. Cette marchande de mouchoirs, ce petit sucrier que je vais vous décrire si vous n’êtes pas sages, ce sont des limites intérieures de moi-même, des vues idéales que j’ai de mes lois, de mes façons de penser, et je veux bien être pendu si ce passage est autre chose qu’une méthode pour m’affranchir de certaines contraintes, un moyen d’accéder au-delà de mes forces à un domaine encore interdit. Qu’il prenne enfin son véritable nom et que M. Oudin vienne en poser la plaque

L’étranger qui lit mon petit guide lève le nez et se dit : c’est ici. Puis se dirige mécaniquement vers le point où je viens de le quitter pour le plaisir de ma pancarte, et, s’adressant avec politesse à la marchande framboise et pistache, lui demande après un grand effort d’imagination quel est au juste son tarif. Le prix lui semble bien modique, et comme le photographe, la dame ne laisse à personne le soin délicat d’opérer. Mais ce qui plonge le visiteur dans un précipice conjectural, c’est que le prix n’est pas unique, et qu’il y a trois classes comme en chemin de fer. Il rêve de demander un complet comme chez le coiffeur, et dans le même temps s’en effare. Il songe à l’idée qu’il se faisait de l’amour, il revoit dans un souffle toute sa vie, et son enfance ingénue, sa jeune sœur et ses parents au coin de la cheminée, une peinture sur soie grise représentant Paul et Virginie fuyant l’orage, un cœur percé d’une flèche, et deux ou trois chambres meublées. Il se résigne alors au simulacre le moins cher. Mais ai-je bien lu dans ses yeux ? Ce saccage de ce qu’on respecte dans une ardeur qu’il se sent à l’instant aussi vive, cette basse recherche de l’éphémère sans illusion de durée, cette absence de prétexte et jusqu’à l’anonymat, l’isolement du plaisir, tout cela l’excite au plus haut point, et il est un peu pressé de disparaître dans l’ombre où j’aperçois déjà des mains lasses qui bougent. Suis bravement ton goût, étranger. Je t’approuve, et c’est beaucoup, crois-moi. Il se raidit. Il se tord. Oh ! il n’a pas été bien long, celui-là.

Quel est ce murmure sentimental qui s’élève ? Les fauteuils d’orchestre se prendraient-ils pour des musiciens ? Je fais l’apologie de tous les penchants des hommes, et par exemple l’apologie du goût de l’éphémère. L’éphémère est une divinité polymorphe ainsi que son nom. Sur ces trois pieds qui sonnent comme une légende peuplée d’yeux verts et de farfadets, mon ami Robert Desnos, ce singulier sage moderne, qui a des navires étranges dans chaque pli de sa cervelle, s’est longuement penché, cherchant par l’échelle de soie philologique le sens de ce mot fertile en mirages :

Il y a des mots qui sont des miroirs, des lacs optiques vers lesquels les mains se tendent en vain. Syllabes prophétiques : mon cher Desnos, prenez garde aux femmes dont le nom sera Faënzette ou Françoise, prenez garde à ces feux de paille qui pourraient devenir des bûchers, ces femmes éphémèrement aimées, ces Florences, ces Ferminas, qu’un rien enflamme ET FAIT MÈRES. Desnos, gardez-vous des Fanchettes.

Tandis qu’à votre gauche faite de malles, mallettes, caissettes, caisses, caisses à chapeaux, caisses à argenterie, caisses-caves, valises, valises porte-manteaux, sacoches, sacs, paniers, et tout l’ensorcellement des voyages, Vodable, que nous avons déjà rencontré dans l’autre galerie, occupe à côté de Certa le rez-de-chaussée du numéro 17, le 16 et le 14 sur votre droite se partagent au-delà de la marchande de mouchoirs entre une boutique noire qui est le siège social du Journal des Chambres de Commerce et une boutique de couleur, Henriette, modes, dont les chapeaux s’élèvent à peine au niveau du rideau moderne qui les dérobe, et gare aux jeunes gens qui, mis en goût par les mystères du lieu, se hissent sur la pointe de leurs pieds dans l’espoir de quelque nouvelle irrégularité enivrante : tout de suite, les honnêtes modistes sortiront, imprécatoires, attestant le ciel de la pureté de leur cœur et réprouvant sur le mode lyrique les commerces honteux du voisinage, qui jettent un doute mythique sur les gestes harmonieux du travail et de la probité. Le tout surmonté comme d’un fronton de L’Événement politique et littéraire. Avançons, avançons, déblayant de part et d’autre le terrain de ses énigmes, ou les faisant surgir de lui, quand cela nous chante, et nous entraîne : à gauche, la porte du 17 et son escalier de ténèbres s’entourent de pancartes, parmi lesquelles je me perds.

Démon des suppositions, fièvre de fantasmagorie, passe dans tes cheveux d’étoupe tes doigts sulfureux et nacrés, réponds : qui est Prato, et au premier étage avec son ascenseur paradoxal, quelle est cette agence que par esprit de système je ne peux croire qu’une vaste organisation pour la traite des blanches. Retournez-vous, et vis-à-vis, voici le petit restaurant où je trouve dans notre marche vers les profondeurs de l’imagination, les dernières traces du Mouvement Dada. Quand Saulnier nous paraissait trop cher, c’est ici que jadis, dans une atmosphère étouffante et vulgaire, nous rassasions mal nos appétits inopportuns avec une cuisine à la graisse et à la cocose, et un vinaigre et décevant. Médiocres lieux où l’on mange, ce qu’il traîne parmi eux de rêverie et de dégoût : là l’homme sent la table dans la viande qu’il mâche, et s’irrite des convives communs et bruyants, des filles laides et sottes, du Monsieur qui étale son médiocre inconscient et tout le tracas sans exaltation de sa lamentable existence. Là l’homme remue les pieds mal équarris de sa chaise, et tourne vers la pendule détraquée son impatience et ses rancœurs. Deux pièces : une salle de consommation avec zinc et porte ouverte sur une cuisine basse et enfumée, une salle de restaurant qui se prolonge au fond par un diverticule où il y a juste la place d’une table, d’un banc et de trois chaises, qui est une courette couverte pour donner la place de six clients de plus. Les figurantes du Théâtre Moderne, leurs amants, leurs chiens, leurs enfants, voilà avec quelques voyageurs de commerce le personnel courant des banquettes. L’ensemble, murs gras, gens et pitance, ressemble à une tache de bougie.

Mais entre l’armurier et le coiffeur, quel est ce vieillard gras et désagréable, qui joue au cerceau, et je suis seul à m’en étonner. Étrange cerceau bariolé, et peint de scènes qui s’enchaînent à la manière des stations d’un chemin de croix :

Première station : La mer, trois coquillages, une forêt et le Puy-de-Dôme.

Deuxième station : Une graine.

Troisième station : La vague, le feu, une plante verte ; une figure de l’égoïsme, sorte de dieu nu et tigré, sort d’une conque en brandissant une formule télégraphique, sur laquelle on a écrit : C’est moi, c’est moi/ et oublié de mentionner le nom et l’adresse de l’envoyeur.

Quatrième station : Une femme qui crache des fleurs, l’Amour coiffé d’un buisson d’aubépines se penche au loin sur le calme des fontaines. Titre : J’oublie.

Cinquième station : La graine.