Arrigoni, restaurant italien, occupe à la suite de Gélis-Gaubert, les numéros 23, 25, 27 et 29. On sait ce que sont dans ce quartier les restaurants italiens : on mange assez bien dans celui-ci, mais à un prix relativement élevé ; et le service y est un peu guindé pour le niveau de la nourriture. Chez l’armurier qui lui fait vis-à-vis, l’étranger qui arrive à Paris avec la tête pleine d’un monde galant et léger, l’étranger qui cherche Montmartre et qui s’est besogné bien souvent devant une photographie du Moulin-de-la-Galette, trouvera peut-être un étrange aliment, préférable aux raviolis et au minestrone, un aliment qu’il n’espérait point pour son imagination vorace et langoureuse : fusils et leurs culasses. Songez qu’il pourra contempler ici une pièce unique : une carabine rayée avec projectile-harpon pour pêche à la baleine ! Et ne se prendra-t-il pas à ces miroirs à alouette ? à ces pièges à loup ? Il se demandera comme moi, et comme moi ne saura se répondre, quel est cet appareil insolite surmonté d’un disque de caoutchouc. Il aura envie de toucher les plombs rangés dans des casiers suivant leur numéro, les plus petits numéros pour les plombs les plus gros. Il admirera sur une cible épinglée au dos d’un vieux Bottin cette inscription explicative, accompagnée de la balle neuve d’une part, et déformée de l’autre, et du trou qu’elle est susceptible de faire :
Cette balle
tirée dans un Bottin
traverse plus de 1 000 pages.
Elle se déforme dans de telles proportions
que tout animal touché
reste sur place.
Elle peut être tirée
dans un fusil double-choke
avec n’importe quelle poudre
même avec la poudre T.
DÉFORMATION DE LA BALLE
TIRÉE DANS UN BOTTIN
Enfin, comment trouvera-t-il ce charmant découpage réclame représentant un chien, disant bonjour à un autre chien, avec cette inscription :
et ces commentaires :
Après l’armurier vient le fournisseur en champagne de S.A.R. le duc d’Orléans. Il possède quatre vitrines que nous suivrons des boulevards au fond du passage : la première contient du Chianti, du Lacrima Christi, et de la Malvoisie ; la deuxième contient du Chianti, du Lacrima Christi et de l’Asti ; la troisième contient des radiateurs électriques en cuivre rouge. La quatrième, de l’autre côté de la porte, ne contient que du champagne aux armes des rois de France. Dans la devanture aux radiateurs, il y a des plans et dessins de villas situés à Domfront-en-Champagne (Sarthe), à trois minutes de la gare, sur la grande ligne de Paris au Mans. Enfin une pancarte annonce à l’amateur :
Et nous voici au coin du second couloir, duquel nous avons l’extrémité au fond de la galerie du Thermomètre.
Cet angle, ainsi que, de l’autre côté du couloir, le fond même de la galerie, est occupé par un orthopédiste-bandagiste qui n’a pas trop de ses deux magasins pour son hétéroclite commerce. À côté du marchand de champagne, voyez comme il étale de belles mains articulées en bois, et d’autres d’une pièce. Et des cannes, des béquilles, des ventouses, des crayons anti-migraines. Puis encore, qu’on m’explique ce crime passionnel, deux mains coupées dans un bidet. Des bandages herniaires pour toutes les variétés de hernies, simples ou doubles, avec leur tampon maintenu par une ceinture métallique qui fait ressort, des bandages herniaires pour adultes, des bandages herniaires pour enfants. Dans la boutique du fond du couloir, tous ces éléments se retrouvent avec beaucoup d’autres : bas élastiques, bas à varices, slips, bocks, bocks à fleurettes, ceintures pour femmes, roses, rouges, blanches, en caoutchouc, en soie, en coutil, irrigateurs, clysopompes, clystères, fumigateurs, canules, seringues, coussins à eau chaude, moines, œillères, éprouvettes et verres gradués, tubes à essai, etc., et une réclame pour le Conservatoire Renée Maubel. Une pancarte trilingue annonce aussi :
Un curieux orgueil, un luxe insensé nous est soudain révélé : voici des bandages herniaires pour les dimanches. Au niveau du disque compresseur l’art intervient : ce sont des motifs ornementaux, et même une tête de gladiateur or et argent sur fond de cuir rouge. Le hernieux ne doit pas pouvoir résister au plaisir de montrer de temps à autre ce bijou intime et barbare. Un petit squelette d’or constitué uniquement des pièces que l’industrie humaine peut substituer à l’œuvre divine sans en détruire l’économie est pendu dans ce bazar de bizarreries : il est presque complet, ce gnome métallique et brillant, ce schéma de nous-mêmes. Et comme à ses côtés on nous a modernisé les dieux antiques : deux petites statuettes peintes, avec la chair rose, les cheveux et les poils noirs, figurent Apollon et Vulcain. Mais qui au bras, qui à la jambe, l’un à la tête et l’autre au ventre, ils sont complétés par des bandages et des pièces articulées qui achèvent les gestes classiques du Belvédère et de l’Etna. Ainsi nous voici donc parvenus à ce point extrême où, fier de ses illusions, vaniteux comme son rire, l’homme aux mamelles de grenat ne connaît plus de limites à ses sens et à son esprit : alors il retouche les dieux, il se substitue à eux-mêmes, il élève au bout d’un passage équivoque, au nœud même des courants d’air, là où la fuite est favorisée par l’ombre et l’architecture, il élève des temples paradoxaux à ses erreurs et à ses énigmes. Ici l’homme enfin se complaît à une espèce d’onychophagie intellectuelle : il se nourrit d’un mets arsénieux qui est sa substance propre et son propre poison. Qu’il jette un dernier coup d’œil sur le couloir qu’éclaire mal la fenêtre crasseuse qui sépare le bandagiste du cireur, juste en face des deux escaliers dont l’un mène au bar du Théâtre Moderne, un dernier coup d’œil sur la cuisine d’Arrigoni qui prend jour sur le passage à l’angle même, et maître-esclave de ses vertiges, qu’il les porte maintenant au 29 ter, dont la porte entre cette cuisine et l’entrée du théâtre s’orne d’un laconique appel :
Sombre escalier, c’est toi qui mènes à l’épanouissement du monde. Au deuxième, à gauche, on lit :
On ouvre au coup de sonnette. La sous-maîtresse blonde et fripée vous presse d’entrer. C’est dix francs et ce que vous voudrez à la petite dame. Traversée l’antichambre minuscule où l’on tient deux au plus, vous entendez des bruits de voix à droite, mais c’est à gauche qu’on vous mène par un défilé obscur, attention, il y a une marche, la porte et vous voilà dans la chambre. Allons Mesdames. Il ne vient que deux dames habillées, vous choisissez la moins grande, une blonde, aux cheveux coupés bouclés, avec une dent d’or bien visible sur le côté. Les autres s’effacent. Elle vous embrasse simplement et dit : Attends, j’enlève ma schapska et je reviens, et disparaît. La chambre est sale, mais quoi donc ? c’est un désir très général qui vous entraîne. Le lit de milieu large et bas meuble presque entièrement la pièce où quelques sièges peu d’aplomb, poussiéreux, avec leurs vieilles franges, peuvent encore servir d’auxiliaires aux parties accessoires du débat. Il y a une cheminée très plate, avec un dessus de velours. Une draperie derrière le canapé qui est entre la fenêtre et la cheminée. Entre la fenêtre et le lit, une porte condamnée, qui joint mal, on voit le jour en dessous d’elle. De petites statuettes démodées, quelques tableaux : deux surtout qui s’imposent, au-dessus du lit, au fond de la pièce. Ce sont deux gravures, assez chastes à tout prendre, deux suppléments sans doute du Soleil du Dimanche d’il y a beau temps. Elles semblent traitées par le même auteur. L’une représente dans un champ un couple qui se tient vers la droite dans des habits romantiques, à la Roméo et Juliette, et qui semble éprouver quelque langueur bien naturelle : car tout le champ, où les papillons exécutent d’habitude de grandes glissades multicolores, est aujourd’hui voletant de petits amours ailés dans le plus grand désordre, les uns en l’air, les autres culbutés dans l’herbe, et d’autres malicieux qui s’accrochent aux chausses du jeune homme trop réservé ou chuchotent aux oreilles de sa belle. La seconde gravure, en noir comme la précédente, représente une alcôve dont la draperie est négligemment froissée, où une belle fille dort, sans prendre garde, il fait bien chaud, que le drap a glissé, et qu’un sein pudique encore se montre et va bientôt se découvrir. Elle rêve. Et ce sont les mêmes amours qui la visitent, comme une pelletée de pollen, qui se lutinent dans les rideaux, sur le plancher de la chambre, et jusqu’à l’ombre adorable de ses cheveux défaits. Un secret dans la retenue de ses gravures les rend préférables pour décorer ce lieu, par un instinct irraisonné, à ces images licencieuses qu’on rencontre aux murs des maisons de plus haut rang. Une sorte d’esprit poétique. Mais où ai-je rencontré cette poésie même ? cette sensualité donnée ? ce métier ? À l’instant que son nom me vient aux lèvres, je pénètre une vérité fondamentale : aujourd’hui c’est l’ombre de Théodore de Banville qui règne à Paris sur la plus basse prostitution. Sort enviable pour un poète, après tout, que d’avoir ainsi légué son âme aux petits bocards clandestins. Cela vaut bien d’avoir réussi à faire apprendre aux lycéens un poème où le laurier parle à la première personne. La porte s’ouvre, et vêtue seulement de ses bas, celle que j’ai choisie, s’avance, minaudière. Je suis nu, et elle rit parce qu’elle voit qu’elle me plaît. Viens petit que je te lave. Je n’ai que de l’eau froide, tu m’excuses ? c’est comme ça, ici. Charme des doigts impurs purifiant mon sexe, elle a des seins petits et gais, et déjà sa bouche se fait très familière. Plaisante vulgarité, le prépuce par tes soins se déplie, et ces préparatifs te procurent un contentement enfantin.