On m’accuse assez volontiers d’exalter la prostitution, et même, car on m’accorde certains jours un curieux pouvoir sur le monde, d’en favoriser les voies. Et cela ne va pas sans que l’on soupçonne l’idée qu’au fond je pourrais me faire de l’amour. Eh quoi, ne faut-il pas que j’aie de cette passion un goût et un respect bien grands, et que tout bas je crois uniques, pour qu’aucune répugnance ne puisse m’écarter de ses plus humbles, de ses moins dignes autels ? N’est-ce pas en méconnaître la nature que de la croire incompatible avec cet avilissement, cette absolue négation de l’aventure, qui est pourtant encore une aventure de moi-même, l’homme qui se jette à l’eau, avec ce renoncement à toute mascarade, qui a une saveur enivrante pour celui qui aime vraiment ? Je dénonce ici un mensonge, une hypocrisie que pourtant celui qui une fois a eu l’esprit entièrement possédé d’une femme ne devrait jamais renforcer de son assentiment : est-ce que vos liaisons, vos aventures, si sottes, si banales, desquelles vous ne songez pas à interrompre le cours alors même qu’un vertige plus grand s’est emparé de votre inquiétude, est-ce que ces misérables expédients avec leurs vertueuses niaiseries, la pudeur et le caractère d’éternité, sont autre chose que ce que je trouve au bordel lorsque, ayant une partie du jour tourné dans les rues avec une préoccupation croissante, je pousse enfin la porte de ma liberté ? Que les gens heureux me jettent la première pierre : ils n’ont pas besoin de cette atmosphère où je me retrouve plus jeune, au milieu des bouleversements qui ont sans cesse dépeuplé mon existence, avec le souvenir d’habitudes anciennes, dont les traces, les foulées sont encore bien puissantes sur mon cœur. Que peut me faire qu’un homme, fier d’avoir réussi à s’accoutumer à un seul corps, tienne ce plaisir que je trouve ici de temps en temps, quand par exemple j’ai plusieurs jours manqué d’argent et qu’après la paye une sorte de sentiment populaire me jette brutalement vers les filles, que peut me faire qu’il tienne ce plaisir pour une sorte de masturbation ? Mes masturbations valent les siennes. Et il y a un attrait qui ne se définit pas, qui se ressent : je crois parler une langue étrangère, s’il faut que je vous explique ce qui me ramène ici, sans que vous l’ayez éprouvé, ou si pour vous c’est quelque music-hall spécial où venir après boire, en bande, et vous pliant à une légende du Palais-Royal, pour la rigolade. Encore aujourd’hui ce n’est pas sans une émotion collégienne que je franchis ces seuils d’une excitabilité particulière. Il ne me vient pas à l’idée, la gauloiserie n’est pas dans mon cœur, que l’on puisse autrement aller au bordel que seul, et grave. J’y poursuis le grand désir abstrait qui parfois se dégage des quelques figures que j’aie jamais aimées. Une ferveur se déploie. Pas un instant je ne pense au côté social de ces lieux : l’expression maison de tolérance ne peut se prononcer sérieusement. C’est au contraire dans ces retraites que je me sens délivré d’une convention : en pleine anarchie comme on dit en plein soleil. Oasis. Rien ne me sert plus alors de ce langage, de ces connaissances, de cette éducation même par lesquels on m’apprit à m’exercer au cœur du monde. Mirage ou miroir, un grand enchantement luit dans cette ombre et s’appuie au chambranle des ravages dans la pose classique de la mort qui vient de laisser tomber son suaire. 0 mon image d’os, me voici : que tout se décompose enfin dans le palais des illusions et du silence. La femme épouse docilement mes volontés, et les prévient, et, dépersonnalisant tout à coup mes instincts, désigne avec simplicité ma queue, et me demande avec simplicité ce qu’elle aime.
On a sonné. Un autre visiteur est introduit, et je ne perds pas une parole tandis qu’on l’emmène dans une chambre voisine. Grosses plaisanteries, allusions à ce qu’il vient faire : c’est un habitué, sans doute. Et la même voix qui répète : Allons, Mesdames. Comme le jour sous la porte, les soupirs passent à travers le carton des murs. Pendant que je me rhabille, ma partenaire, soulevant la draperie au-dessus du canapé, scrute un vide sous elle. Elle se trouble. Oh ! ce n’est rien qu’un placard. Mes soupçons, cette phrase seule les éveille. Bon, m’aurait-on épié : de vieilles histoires de voyeurs me reviennent. Je ne ferai rien pour le savoir.
Le 29 bis est le Théâtre Moderne. Par cet escalier étroit qui contourne un guichet vitré, on accède au bas de ce premier étage, dont nous avons vu la sortie sur le couloir, et au même niveau, au bureau du directeur situé à droite du vestiaire, au-delà d’une sorte de parloir au fond duquel se trouvent les cabinets, mesquins et sales. Le bar, comme il y faut consommer, la plupart des spectateurs le regardent pauvrement de l’entrée. C’est un lieu orangé, où l’on danse au piano, avec un petit coin pour boire. On y retrouve les dames de la scène, et leurs hommes. Le tout teinté de l’espoir insensé de rencontrer l’Américain ou le vieillard rançonnable. On se croirait dans la province allemande : une imitation délabrée, sans décor expressionniste, de la Scala de Berlin. Quelques marches plus haut, on entre dans la salle.
Le Théâtre Moderne eut-il jamais son époque de lustre et de grandeur ? À y voir trente spectateurs, les jours d’affluence, on se prend à penser au sort de ces petits théâtres, desquels on ne manque pas à dire qu’ils sont de véritables bonbonnières. Des garçons de quinze ans, quelques gros hommes, et des gens de hasard se glissent aux fauteuils les plus éloignés qui sont les moins chers, tandis que quelques fondants roses, professionnelles ou actrices entre deux scènes, se disséminent aux places à vingt-cinq francs. Parfois un marchand de bœufs ou un Portugais au risque d’apoplexie se paie la folie d’un premier rang, pour voir la peau. On a joué ici des pièces bien inégales, L’École des Garçonnes, Ce Coquin de Printemps, et une sorte de chef-d’œuvre, Fleur de Péché, qui reste le modèle du genre érotique, spontanément lyrique, que nous voudrions voir méditer à tous nos esthètes en mal d’avant-garde. Ce théâtre qui n’a pour but et pour moyen que l’amour même, est sans doute le seul qui nous présente une dramaturgie sans truquage, et vraiment moderne. Attendons-nous à voir bientôt les snobs fatigués du music-hall et des cirques se rabattre comme les sauterelles sur ces théâtres méprisés, où le besoin de faire vivre quelques filles et leurs maquereaux, et deux ou trois gitons efflanqués, a fait naître un art aussi premier que celui des mystères chrétiens du Moyen Âge. Un art qui a ses conventions et ses audaces, ses disciplines et ses oppositions. Le sujet le plus souvent exploité suit à peu près ce canevas : une Française enlevée par un sultan se morfond au sérail jusqu’à ce qu’un aviateur en panne ou un ambassadeur vienne l’y divertir, contrecarré dans ses amours par la passion ridicule qu’il inspire à la cuisinière ou à la sultane mère, et tout finit le mieux du monde. Un prétexte quelconque, fête du harem, album de photographies feuilleté en chantant, suffit pour faire défiler cinq ou six femmes nues qui représentent les parties du monde ou les races de l’empire ottoman. Les grands ressorts de la comédie antique, méprises, travestissements, dépits amoureux, et jusqu’aux ménechmes, ne sont pas oubliés ici. L’esprit même du théâtre primitif y est sauvegardé par la communion naturelle de la salle et de la scène, due au désir, ou à la provocation des femmes, ou à des conversations particulières que les rires grossiers de l’auditoire, ses commentaires, les engueulades des danseuses au public impoli, les rendez-vous donnés, établissent fréquemment, ajoutant un charme spontané à un texte débité de façon monotone et souvent détonante, ou ânonné, ou soufflé, ou simplement lu au pied-levé, sans fard. Quelques caractères constants forment le fond assez restreint de la faune dramatique : une sorte de mégère, un scapin niais et robuste, un prince efféminé, un héros sorti de La Vie Parisienne, une faune exotique qui a de l’amour un sens tragique, une Parisienne qui en a la pratique et la philosophie suivant le goût du boulevard, des femmes nues, une ou deux servantes ou messagères. La morale est celle de l’amour, l’amour la préoccupation unique : les problèmes sociaux ne sauraient y être effleurés que s’ils sont prétexte à exhibition. La troupe n’est pas payée et prend des libertés avec ses rôles, elle vit d’aventures. Aussi est-elle âpre, comme une véritable troupe d’artistes et supporte-t-elle mal les plaisanteries ou le chahut. Aux entractes les mauvais plaisants sont pris à partie par les défenseurs naturels des interprètes : Qu’est-ce qu’elle t’a fait, cette petite ? On défend son bifteck, etc.