Dans cet alhambra de putains se termine enfin ma promenade au pied de ces fontaines, de ces confusions morales, qui sont marquées à la fois de la griffe du lion et des dents du souteneur. Dans le geste à l’antique de la petite esclave qui se souvient de la rue Aubry-le-Boucher, tandis que son rôle se déroule : Salut, maîtresse ! et que le chœur chante :
C’est le mois de Vénus.
C’est le mois le plus beau.
(sacrilège de fausses perles et de cache-sexes pailletés) se fige la dentelle arabe de pierres roses où ni le visage humain ni les soupirs ne retrouvent le miroir ou l’écho cherché. L’esprit se prend au piège de ces lacis qui l’entraînent sans retour vers le dénouement de sa destinée, le labyrinthe sans Minotaure, où réapparaît, transfigurée comme la Vierge, l’Erreur aux doigts de radium, ma maîtresse chantante, mon ombre pathétique. Le filet qui enrobe ses cheveux fait une pêche magnifique de couteaux et d’étoiles. Les superstitions s’élèvent à la façon des martinets, qui retombent comme des cailloux frondés sur les fronts incertains le long des routes mal éclairées de la nuit. Ce qui m’importait tant, ma pauvre certitude, dans ce grand vertige où la conscience se sent un simple palier des abîmes, qu’est-elle devenue ? Je ne suis qu’un moment d’une chute éternelle. Le pied perdu ne se retrouve jamais.
Le monde moderne est celui qui épouse mes manières d’être. Une grande crise naît, un trouble immense qui va se précisant. Le beau, le bien, le juste, le vrai, le réel… bien d’autres mots abstraits dans ce même instant font faillite. Leurs contraires une fois préférés se confondent bientôt avec eux-mêmes. Une seule matière mentale enfin réduite dans le creuset universel, subsistent seuls des faits idéaux. Ce qui me traverse est un éclair moi-même. Et fuit. Je ne pourrai rien négliger, car je suis le passage de l’ombre à la lumière, je suis du même coup l’occident et l’aurore. Je suis une limite, un trait. Que tout se mêle au vent, voici tous les mots dans ma bouche. Et ce qui m’entoure est une ride, l’onde apparente d’un frisson.
1. Voir Anicet ou le panorama, roman (note de 1966).
2. Var. rapporteuse.
3. J’aurai passé dans ce monde avec quelques-uns qui sont tout ce que vous avez jamais aperçu de plus pur dans le ciel un soir d’été (André Breton, par exemple), au milieu du mépris, des insultes, sous les crachats. Mais si un jour mes paroles deviennent sacrées, elles le sont déjà, alors qu’on m’entende au loin rire. Elles ne serviront pas à vos fins misérables, hommes qui croyiez nous bafouer, crapules. Et quand je dis journaliste je dis toujours salaud. Prenez-en pour votre grade à l’Intran, à Comœdia, à l’Œuvre, aux Nouvelles Littéraires, etc., cons, canailles, fientes, cochons. Il n’y a pas d’exception pour celui-ci, ni pour cet autre : punaises glabres et poux barbus, vous ne vous terrerez pas impunément dans les revues, les publications équivoques. Tout cela sent. L’encre. Blatte écrasée. L’ordure. À mort vous tous, qui vivez de la vie des autres, de ce qu’ils aiment et de leur ennui. À mort ceux dont la main est percée d’une plume, à mort ceux qui paraphrasent ce que je dis.
4. Certa se trouve aujourd’hui rue de l’Isly, dans le local de l’ancien London Bar. Et moi, où suis-je ? Où est mon corps ? Voici déjà la nuit.
5. Où Le Paysan de Paris paraissait en feuilleton. C’est ainsi que dans les années 20 déclinaient en France le niveau des mœurs et celui des romans.
LE SENTIMENT DE LA NATURE
AUX BUTTES-CHAUMONT
LE SENTIMENT DE LA NATURE
AUX BUTTES-CHAUMONT
Ausschauende Idee
I
Par ces temps magnifiques et sordides, préférant presque toujours ses préoccupations aux occupations de mon cœur, je vivais au hasard, à la poursuite du hasard, qui seul parmi les divinités avait su garder son prestige. Personne n’en avait instruit le procès, et quelques-uns lui restituaient un grand charme absurde, lui confiant jusqu’au soin des décisions infimes. Je m’abandonnais donc. Les jours coulaient à cette sorte de baccara tournant. Une idée de moi-même était tout ce que j’avais en tête. Une idée qui naissait doucement, qui écartait doucement les ramures. Un mot oublié, un air. On le sent lié à tout soi-même, et comme une forme qui en recherche une autre avec sa lanterne au milieu de la nuit, la voyez-vous qui va et vient, on prend le moindre pli du terrain pour un homme, l’arbuste ou quelque ver luisant. Dans ce calme et cette inquiétude alternés qui formaient alors tout mon ciel, je pensais, comme d’autres du sommeil, que les religions sont des crises de la personnalité, les mythes des rêves véritables. J’avais lu dans un gros livre allemand l’histoire de ces songeries, de ces séduisantes erreurs. Je croyais qu’elles avaient perdu, je croyais voir qu’elles avaient peu à peu perdu leur puissance efficace en ce monde qui m’entourait et qui me semblait en proie à des obsessions toutes nouvelles, et en tout différentes. Je ne reconnaissais pas les dieux dans la rue, chargé de ma vérité précaire sans savoir que toute vérité ne m’atteint que là où j’ai porté l’erreur. Je n’avais pas compris que le mythe est avant tout une réalité, et une nécessité de l’esprit, qu’il est le chemin de la conscience, son tapis roulant. J’acceptais sans examen cette croyance commune, qu’il est, au moins un instant, une figure de langage, un moyen d’expression : je lui préférais follement la pensée abstraite, et me félicitais de le faire. L’homme malade de la logique : je me défiais des hallucinations déifiées.