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Pourtant qu’était-ce, ce besoin qui m’animait, ce penchant que j’inclinais à suivre, ce détour de la distraction qui me procurait l’enthousiasme ? Certains lieux, plusieurs spectacles, j’éprouvais leur force contre moi bien grande, sans découvrir le principe de cet enchantement. Il y avait des objets usuels qui, à n’en pas douter, participaient pour moi du mystère, me plongeaient dans le mystère. J’aimais cet enivrement dont j’avais la pratique, et non pas la méthode. Je le quêtais à l’empirisme avec l’espoir souvent déçu de le retrouver. Lentement j’en vins à désirer connaître le lien de tous ces plaisirs anonymes. Il me semblait bien que l’essence de ces plaisirs fût toute métaphysique, il me semblait bien qu’elle impliquât à leur occasion une sorte de goût passionné de la révélation. Un objet se transfigurait à mes yeux, il ne prenait point l’allure allégorique ni le caractère du symbole ; il manifestait moins une idée qu’il n’était cette idée même. Il se prolongeait ainsi profondément dans la masse du monde. Je ressentais vivement l’espoir de toucher à une serrure de l’univers : si le pêne allait tout à coup glisser. Il m’apparaissait aussi dans cet ensorcellement que le temps ne lui était pas étranger. Le temps croissant dans ce sens suivant lequel je m’avançais chaque jour, chaque jour accroissait l’empire de ces éléments encore disparates sur mon imagination. Je commençais de saisir que leur règne puisait sa nature dans leur nouveauté, et que sur l’avenir de ce règne brillait une étoile mortelle. Ils se montraient donc à moi comme des tyrans transitoires, et en quelque sorte les agents du hasard auprès de ma sensibilité. La clarté me vint enfin que j’avais le vertige du moderne.

Ce mot fond dans la bouche au moment qu’elle le forme. Il en est ainsi de tout le vocabulaire de la vie, qui n’exprime point l’état mais le changement. Il me fallut me convenir de l’insuffisance de la pensée pure à rendre compte de ce qui me possédait. Le sens de la possibilité logique, comment en aurais-je tiré celui du mystère ? Cependant telle était la voie que je suivais que je ne pouvais plus en négliger la carte, et dans ces méandres, étonné mille fois, je commençai de deviner une sorte de présence que tout me poussait à nommer divine. La démarche intellectuelle qui m’amenait à ce point, ce qui me frappait en elle, c’est qu’elle ne trouvait sa source que dans cette pensée figurative, dont j’ai dit que je la méprisais. Je me souviens d’une cire frissonnante chez un coiffeur, les bras devant le sein croisés et les cheveux défaits trempant leur ondulation permanente dans l’eau d’une coupe en cristal. Je me souviens d’un magasin de fourrures. Je me souviens de la mimique étrange de l’électroscope à feuilles d’or. O chapeaux hauts-de-forme ! vous avez eu pour moi toute une semaine le noir aspect d’un point d’interrogation. Au seuil de l’émotion sensible un rien pouvait m’induire à penser que dans mon idée limitative et particulière de chaque chose, il y a plus de certitude que dans l’intuition absolue que j’en ai. Ce fut l’affaire de peu de temps. Puis, sans peine désormais, je me mis à découvrir le visage de l’infini sous les formes concrètes qui m’escortaient, marchant le long des allées de la terre.

Ainsi sollicité par moi-même d’intégrer l’infini sous les apparences finies de l’univers, je prenais constamment l’habitude d’en référer à une sorte de frisson, lequel m’assurait de la justesse de cette opération incertaine. J’en arrivai à le considérer comme une preuve effective, et je m’inquiétai de sa nature. J’ai dit d’une autre façon que je la tenais pour essentiellement métaphysique. La liaison intime que je découvrais ainsi dans cent circonstances entre l’activité figurative et l’activité métaphysique de mon esprit, qui s’élevaient de conserve à ma conscience, me tourna vers la révision des créations mythiques, que j’avais jadis assez sommairement condamnées. Il ne put m’échapper bien longtemps que le propre de ma pensée, le propre de l’évolution de ma pensée était un mécanisme en tout point analogue à la genèse mythique, et que sans doute je ne pensais rien que du coup mon esprit ne se formât un dieu, si éphémère, si peu conscient qu’il fût. Il m’apparut que l’homme est plein de dieux comme une éponge immergée en plein ciel. Ces dieux vivent, atteignent à l’apogée de leur force, puis meurent, laissant à d’autres dieux leurs autels parfumés. Ils sont les principes mêmes de toute transformation de tout. Ils sont la nécessité du mouvement. Je me promenai donc avec ivresse au milieu de mille concrétions divines. Je me mis à concevoir une mythologie en marche. Elle méritait proprement le nom de mythologie moderne. Je l’imaginai sous ce nom.

II

La légende moderne a ses enivrements, et sans doute qu’il se trouve toujours quelqu’un qui croit en montrer l’enfantillage, comme de l’Olympe ou de l’Eucharistie. Je n’écouterai ni le scepticisme ni la peur de la vulgarité. Les signes extérieurs d’un culte, la représentation figurée de ses divinités avant tout m’importent, et je laisse aux habiles leurs interprétations de finesse des plus belles histoires auxquelles l’homme ait su mêler le ciel. Je traverserai ces champs énormes semés d’astres.

Si je parcours les campagnes, je ne vois que des oratoires déserts, des calvaires renversés. Le cheminement humain a délaissé ces stations, qui exigeaient un tout autre train que celui qu’il mène. Ces Vierges, les plis de leur robe supposaient un procès de la réflexion point compatible avec le principe d’accélération qui gouverne aujourd’hui le passage. Devant qui s’arrêtera-t-elle donc, la pensée contemporaine, le long de ces routes où des dangers nouveaux la limitent, devant qui humiliera-t-elle la vitesse acquise et le sentiment de sa fatalité ? Ce sont de grands dieux rouges, de grands dieux jaunes, de grands dieux verts, fichés sur le bord des pistes spéculatives que l’esprit emprunte d’un sentiment à l’autre, d’une idée à sa conséquence dans sa course à l’accomplissement. Une étrange statuaire préside à la naissance de ces simulacres. Presque jamais les hommes ne s’étaient complu à un aspect aussi barbare de la destinée et de la force. Les sculpteurs sans nom qui ont élevé ces fantômes métalliques ignoraient se plier à une tradition aussi vive que celle qui traçait les églises en croix. Ces idoles ont entre elles une parenté qui les rend redoutables. Bariolés de mots anglais et de mots de création nouvelle, avec un seul bras long et souple, une tête lumineuse sans visage, le pied unique et le ventre à la roue chiffrée, les distributeurs d’essence ont parfois l’allure des divinités de l’Égypte ou de celles des peuplades anthropophages qui n’adorent que la guerre. O Texaco motor oil, Eco, Shell, grandes inscriptions du potentiel humain ! bientôt nous nous signerons devant vos fontaines, et les plus jeunes d’entre nous périront d’avoir considéré leurs nymphes dans le naphte.