Maintenant que nous avons couché à nos pieds l’éclair comme un petit chat, et que sans plus frémir que l’aigle nous avons compté sur sa face les taches de rousseur du soleil, à qui porterons-nous le culte de latrie ? D’autres forces aveugles nous sont nées, d’autres craintes majeures, et c’est ainsi que nous nous prosternons devant nos filles, les machines, devant plusieurs idées que nous avons rêvées sans méfiance, un matin. Quelques-uns d’entre nous qui prévoyaient cette domination magique, qui sentaient qu’elle ne tirait pas son principe du principe d’utilité, crurent reconnaître ici les bases d’un sentiment esthétique nouveau. Ils confondaient naïvement le beau et le divin. Mais voici que les raisons profondes de ce sentiment plastique qui s’est élevé en Europe au début du XXe siècle commencent à apparaître, et à se démêler. L’homme a délégué son activité aux machines. Il s’est départi pour elles de la faculté de penser. Et elles pensent, les machines. Dans l’évolution de cette pensée, elles dépassent l’usage prévu. Elles ont par exemple inventé les effets inconcevables de la vitesse qui modifient à tel point celui qui les éprouve qu’on peut à peine dire, qu’on ne peut qu’arbitrairement dire qu’il est le même qui vivait dans la lenteur. Ce qui s’empare alors de l’homme, devant cette pensée de ma pensée, qui lui échappe et qui grandit, que rien n’arrêtera plus, pas même sa volonté qu’il croyait créatrice, c’est bien la terreur panique, de laquelle il imaginait les pièges déjoués, présomptueux enfant qui se flattait de se promener sans elle dans le noir. Une fois de plus, à l’origine de cette terreur, vous trouverez l’antagonisme de l’homme qui se considère, et se considère étant, et de sa pensée qui devient. Caractère tragique de toute mythologie. Il y a un tragique moderne : c’est une espèce de grand volant qui tourne et qui n’est pas dirigé par la main.
III
Tout le bizarre de l’homme, et ce qu’il y a en lui de vagabond, et d’égaré, sans doute pourrait-il tenir dans ces deux syllabes : jardin. Jamais qu’il se pare de diamants ou souffle dans le cuivre, une proposition plus étrange, une plus déroutante idée ne lui était venue que lorsqu’il inventa les jardins. Une image des loisirs se couche dans les gazons, au pied des arbres. On dirait que l’homme s’y retrouve avec son mirage de jets d’eau et de petits graviers dans le paradis légendaire qu’il n’a point oublié entièrement. Jardins, par votre courbe, par votre abandon, par la chute de votre gorge, par la mollesse de vos boucles, vous êtes les femmes de l’esprit, souvent stupides et mauvaises, mais tout ivresse, tout illusion. Dans vos limites de fusains, entre vos cordeaux de buis, l’homme se défait et retourne à un langage de caresses, à une puérilité d’arrosoir. Il est lui-même l’arrosoir au soleil, avec sa chevelure fraîche. Il est le râteau et la pelle. Il est le morceau de caillou. Jardins vous ressemblez à des manchons de loutre, à des mouchoirs de dentelle, à des chocolats aux liqueurs. Parfois vous accrochez vos lèvres aux balcons ; les toits vous les couvrez comme des bêtes, et vous miaulez au fond des cours intérieures. J’ai dormi dans vos pirogues : mon bras s’était déroulé, de petites fourmis fuyaient sur la terre. Les fleurs se massaient sur le ciel. Le banc vert regrettait le Nil où sur un sol brûlant s’enfuyaient devant lui de grandes écharpes blanches. J’ai joué sur vos pelouses et mon pied dans vos allées a poussé mon cœur entre le ciel et l’enfer. Devant vos plates-bandes j’ai agité mon mouchoir comme un émigrant à bord. Et déjà le bateau s’éloigne. Aux agrès du jardin les désirs les plus simples, les douceurs du soir sèchent avec ma chemise. Le soleil par testament nous laisse un pot de géranium.
Les jardins, ce soir, dressent leurs grandes plantes brunes qui semblent au sein des villes des campements de nomades. Les uns chuchotent, d’autres fument leurs pipes en silence, d’autres ont de l’amour plein le cœur. Il y en a qui caressent de blanches murailles, il y en a qui s’accoudent à la niaiserie des barrières et des papillons de nuit volent dans leurs capucines. Il y a un jardin qui est un diseur de bonne aventure, un autre est marchand de tapis. Je connais leurs professions à tous : chanteur des rues, peseur d’or, voleur de prairies, seigneur pillard, pilote aux Sargasses, toi marin d’eau douce, toi avaleur de feu, et toi, toi, toi, colporteurs de baisers, tous charlatans et astrologues, les mains chargées de faux présents, images de la folie humaine, jardins de mousse et de mica. Ils reflètent fidèlement les vastes contrées sentimentales où se meuvent les rêves sauvages des citadins. Tout ce qui subsiste chez les adultes de l’atmosphère des forêts enchantées, tout ce qui participe encore en eux de l’habitude du miracle, tout ce qui respire dans leur souffle un parfum des contes de fées, sous la piètre apparence démente de ces paysages faiblement inventés se révèle et dénonce l’homme avec son trésor insensé de verroteries intellectuelles, ses superstitions, ses délires. Il s’accroupit ici au milieu de toutes les pierres rondes qu’il a pu trouver, et il les compte, et il rit : il est content. Il a mis aussi des boules de verre aux arbres, un peu d’eau dans le creux d’un rocher. Que vont en dire les femelles ? Il ronge ses ongles, et il rit. Quand il fera la sieste dans un hamac, il essayera du même coup le sommeil de la mort et la paix du cimetière. Qu’un oiseau chante et voici qu’il a les larmes aux yeux. Il s’attendrit et se balance au milieu de cette figuration crétine du bonheur. Six-et-trois des vergers, double-blanc des terrasses, joue-t-il aux dominos ou se conforme-t-il à une liturgie primitive ? Il rit tout doucement à côté des fuchsias.
Ceux qui ont voyagé tout le cours de leur vie, ceux qui ont rencontré l’amour et ses climats, ceux qui ont brûlé leur barbe au sud, gelé leurs cheveux dans le nord, ceux dont la peau est faite de tous les soleils et les vents, ceux qui furent dans la bouche de l’Océan une chique perpétuelle entre ses récifs et ses salives, les servants de la fumée, les poux de la voile, les fils de la tornade, au bout de leur long cauchemar quand ils reviennent un perroquet sur l’épaule, et le pas prévoyant les tremblements de terre, n’ont plus qu’un seul désir c’est d’avoir un jardin. Alors dans les banlieues mentales où l’on relègue ces vieux monstres hantés par les traîtrises de la mer, des palmiers nains, des giroflées et des bordures de coquilles évoquent pour eux l’infini. Et la femme qui vient des confins du plaisir, celle qui fut un cerne, une lèvre mordue, celle qui touchait aux hommes inconnus et qui restait sous un fanal, dans l’immense pénombre d’argent des villes, là où tournent les chiens, les couteaux, les romances, la femme qui prenait la forme du désir, abandonné enfin l’éventail des caresses, pour prix de ses sanglots et de ses comédies, ne demande qu’un fond de verdure où profiler le reste absurde de ses jours. Pour tous ces cœurs obscurs dont je suis entouré, l’éternité commence un soir par un jardin. Allez-vous-en, vieux fous parqués dans vos parterres, arrimés à vos fleurs en pleine barbarie. Allez-vous-en, vous mes semblables. Vous, mes semblables ? À cette idée mes joues saignent de honte. Que la bâche du ciel vous couvre à tout jamais, qu’elle dissimule à mes regards votre tranquille saoulerie, vos résédas et vos fauteuils de rotin clair. Que le pic-vert du temps qui frappe à votre tempe sa cascade de coups perfore vos tympans. Les toits rouges s’écroulent pour donner l’exemple à votre sang. O brebis si vous n’avez pas renoncé à toute dignité humaine, il est grandement l’heure de mourir puisque enfin vous avez le goût de jardiner !