IV
J’avais été frappé à plusieurs reprises de diverses étrangetés dans le train de la vie des hommes. Qu’ils reproduisent sur des toiles ce que leurs regards peuvent saisir, et particulièrement la mer, les montagnes, les rivières. Qu’ils voyagent. Qu’ils ont le goût des jardins. Je sentais qu’un seul mot devait unir ces passions disparates, et je le cherchais ou plutôt je le trouvai : c’est qu’ils éprouvent un sentiment confus à ces occupations, et commun à elles toutes, analogue à cette inquiétude que j’avais, les voyant agir, et qu’ils nomment le sentiment de la nature. Je ne m’étais pas demandé si je possédais ce sentiment. J’interrogeai sur lui plusieurs personnes qui étaient connues pour l’avoir, et y exceller. Je m’aperçus assez rapidement qu’elles n’avaient de la nature qu’une connaissance vulgaire, et qui ne me satisfaisait guère ; qu’elles n’étaient spécialisées que dans le sentiment et tout ignorantes de son objet. J’examinai donc seul l’idée de nature.
Ayant un peu rêvé à celle-ci, l’ayant confrontée tant bien que mal avec les idées les plus courantes que je me faisais de l’univers, je dus reconnaître qu’elle était entendue, non point dans le sens large, le sens philosophique, mais dans un sens esthétique restreint, qui n’embrasse que les objets d’où l’homme est absent. Acception ancienne d’un mot, qui nous vient de ce temps que l’œuvre humaine était réputée laide, et répudiée par son père, et opposée par lui à une œuvre divine distincte à laquelle il ne se croyait point de part. Il me sembla donc dans l’abord qu’elle ne devait avoir aucun rôle dans cette conception mythique du monde moderne à laquelle je m’attachais. Mais bientôt l’analyse des mythes nouveaux me força de revenir sur ce point. Ceux-ci, substitués aux antiques mythes naturels, ne peuvent leur être réellement opposés, car ils puisent leur force, leur magie à la même source, par là même qu’ils sont au même titre des mythes, et à ce titre ce qui m’émeut en eux c’est leur prolongement dans toute la nature ; et c’est la reconnaissance de ce prolongement qui les sacre, et leur donne sur moi ce pouvoir. Je m’avouai ne pas trouver l’ombre de raison à ce sens partitif du mot nature. Je ne l’employai plus que pour signifier d’un coup le monde extérieur. Et cela convenait mieux à la représentation que j’en avais, qui en fait une seule construction de mon esprit, en tant que limite de cet esprit. Limite que je crois faussement découvrir par un mécanisme qui est justement celui de la conscience. Le monde me vient peu à peu à la conscience, et par moments. Ce qui ne veut point dire qu’il m’est donné. Je me le suis donné par un point de départ que je lui ai choisi, comme le mathématicien son postulat initial. De moi naît sa nécessité. Ainsi la nature entière est ma machine : l’ignorance que j’en ai, que je puisse être ignorant, est un simple fait d’inconscience. Comme le mathématicien qui détermine d’un coup sa science en ignore pourtant les conséquences immanquables. L’expérience sensible m’apparaît alors comme le mécanisme de la conscience, et la nature, on voit ce qu’elle devient : la nature est mon inconscient. Ce que, pour parler le langage de l’habitude, mes sens m’en livrent, n’en est point séparé. Mais c’est par instants, à des seuils rares, que je reconnais ce lien qui unit les données de mes sens, quelques-unes de ces données, à la nature même, à l’inconscient. Cette conscience exquise d’un passage est le frisson dont je parlais1. L’objet qui en est l’occasion est le mythe, au sens que je donne à ce mot.
Ayant pris ces clartés en moi de la nature, des mythes, de leurs liens, j’éprouvais une sorte de fièvre à la recherche de ces mythes. Je les suscitais. Je me plaisais à m’en sentir cerné. Je vivais dans une nature mythique qui allait se multipliant. Dans tout ceci, me demandais-je, qu’est le sentiment de la nature ? L’idée première qui en vient est toujours unie à ce sens vicieux du mot nature que j’ai abandonné. Cette idée2 est en connexion étroite avec le monothéisme chrétien, et les théismes qui en sont issus. Elle suppose, je le disais, l’opposition de l’œuvre divine et de l’œuvre humaine. C’est aux époques auxquelles les paganismes cèdent le pas au merveilleux chrétien que l’on voit ce sentiment faire irruption dans l’art, avec ses caractères impérieux. Mais que le dogmatisme chrétien rétrocède à son tour dans la foi humaine, et plus rien ne soutient le sentiment vulgaire de la nature, qui est décrié. Il faut qu’il fasse place à un mouvement qui soit en rapport intime avec la pensée philosophique du siècle. C’est ainsi qu’aujourd’hui je crois pouvoir avancer qu’il ne répond plus à rien. Tout au contraire, entendons-le au sens général et nouveau que lui donne l’acception véritable du mot nature. On voit qu’il est le sens du monde extérieur, et pour moi le sens de l’inconscient. Il faut s’entendre sur cette dernière expression.
À vrai dire, on n’imagine pas qu’il puisse y avoir un sens véritable de l’inconscient, si l’on s’en tient à la conception générale de celui-ci. Ou du moins on ne saurait avoir de lui qu’une connaissance abstraite, proprement une intuition logique. Mais si l’on songe que le conscient ne puise nulle part ses éléments, si ce n’est dans l’inconscient, on est bien obligé de convenir que le conscient est contenu dans l’inconscient. C’est alors un sens liminaire du conscient à l’inconscient, un sens dont le départ est figuratif, alors que son prolongement est logique3, et qui ainsi occupe tout l’esprit, que nous aurons le droit de nommer le sens de l’inconscient. Qu’on se reporte à la définition que je donnais du mythe, et l’on verra que ce sens se confond en tous points avec le sens mythique, qu’il est le sens mythique. Et sa description nous explique sa puissance et ses effets.
Ainsi sentiment de la nature n’est qu’un autre nom du sens mythique. C’est au début de tout ceci ce que j’exprimais au négatif, voulant marquer de quelle ignorance lointaine je revenais : « Je n’avais pas compris que le mythe est le chemin de la conscience, son tapis roulant. » Il me faut ajouter que le mythe est la seule voix de la conscience, j’entends hors du domaine de l’intuition logique, et que si cette vérité répugne à notre conscience même, c’est qu’elle ne se pense jamais, qu’elle ne peut se penser dans ses formes changeantes, mais s’imagine fixée, statique en quelque sorte, et par là extérieure à l’inconscient, indépendante. Que cette orgueilleuse en rabatte : elle n’est qu’une modalité, et si elle se survit ce n’est que parce qu’en chaque point elle porte la marque de la mort. Elle est le phénix de l’esprit, condamné au bûcher perpétuel.
À ce point de mes réflexions, il me vint à la pensée de considérer le détour par lequel j’y étais parvenu. J’y remarquai je ne sais quel air fortuit mêlé à la nécessité. Ce qui m’avait mené d’ici à là, ce qui m’avait rejeté ailleurs, tous ces recoupements de moi-même étaient les fruits de rencontres, de circonstances qui semblaient en tout étrangères au sujet même du débat : des rendez-vous manqués, de petites déceptions, des voyages. Je me retrouvais en wagon, dans un lieu où dansaient les autres, et un rien remettait en route une idée qui dans l’obscur silence avait déjà fait son chemin. Il m’apparut à une occasion assez mince pour que je n’en ai point gardé le détail que j’avais négligé un des thèmes les plus fantasques de ma rêverie. C’était l’idée ancienne de la nature. Je me dis qu’après tout, réserves faites du langage, on pouvait se demander s’il n’existait point un sentiment mythique particulier, aujourd’hui efficace, qui se restreignît à ce qui fut jadis la nature. Y a-t-il des mythes naturels modernes ? Ainsi se posait la question. On pouvait toutefois prévoir, me semblait-il, que seule une sorte de rhétorique saurait maintenant les distinguer, et bien artificiellement, des autres mythes, et que, s’il existait, ce sentiment moderne de la nature n’était explicable que grâce à la notion que j’avais acquise du sens mythique général. Je m’appliquai quelque temps à de petites notions qui ne me donnèrent grand éclair de presque rien. Puis je me lassai, et je fus tout à autre chose pendant six mois, quand un jour que je rentrais chez moi, je trouvai, assis sur une chaise et me regardant, l’ennui vêtu de son grand uniforme.