V
Douce femme du vent, faneuse de lumières, toi dont les cheveux purs par un chemin rayé de comètes parviennent en fraude à mes yeux, encore une fois Alcyone, charmante Alcyone aux cils de soie, laisse-moi rénover le mythe de Mœdler. Que le dard figuré des pesanteurs, blonde arborescence des abîmes du ciel, vienne encore une fois frapper ton sein, qu’il te pénètre, nudité d’amiante, encore une fois qu’il te pâme. Ainsi de temps en temps au cœur du carrousel la main qui groupe les attractions planétaires laisse échapper le nœud des ballons du soleil. Les lignes de force alors tombent en pleines Pléiades, et sous cette pluie Alcyone sourit. La clarté de ses dents illumine un instant la terre. C’est à cet instant que je rêve et que je vois dans l’air le spectre absurde de mon sort.
Ce spectre c’est l’ennui, jeune homme de toute beauté qui baye et se promène avec un filet à papillons pour attraper les poissons rouges. Il a dans la poche un podomètre et des ciseaux à ongles, des cartes et toutes sortes de jeux basés sur les illusions d’optique. Il lit à haute voix les affiches et les enseignes. Il sait les journaux par cœur. Il raconte des histoires qui ne font pas rire. Il passe sur ses yeux une main de ténèbres. N’est-ce-pas ? disent les Français à tout bout de champ. Mais lui, une cheville terrible scande ses paroles : À quoi bon ? Il ne peut avoir un bouton électrique qu’il ne le tourne. Il ne peut voir une maison qu’il ne la visite, un seuil qu’il ne le passe, un livre qu’il ne l’achète. À quoi bon ? tout cela sans curiosité ni plaisir, mais parce qu’il faut faire quelque chose, après tout, et que nous voici tout de même après tout. Et qu’était ce TOUT qui s’enfle dans la voix qui le forme ?
Rien vraiment, qui valût de se mordre ainsi les doigts d’être dupés. Écoutez la chanson de l’ennui sur un air connu, la chanson connue sur un air d’ennui :
À quoi À quoi À quoi bon
À quoi bon À quoi bon
À quoi À quoi À quoi bon
À quoi À quoi bon bon bon
Ad libitum :
À À À — À À À quoi bon.
L’ennui regarde passer les gens dans la rue. Il entre dans un café : il en sort. Il entre chez une fille : il en sort. Il bouleverse une vie : il en sort. Il tuerait bien : il en sort. Il se tuerait :
C’est le second couplet de la chanson.
Donc, ce jour-là, l’ennui était assis à ma table et faisait bonnement comme chez lui. Il avait retroussé ses manches et écrit de petits récits qu’il me lut :
« L’épilepsie avait fait connaissance dans un arbre de couche avec un ouvrier vannier qui délirait en chambre. Elle lui offrit des oiseaux-mouches. En peu de temps elle apprit à rester maîtresse de ses paresses et c’était là tout ce qu’elle désirait. Tandis que l’argent durait, digérant au soleil, les brins d’osier menaçaient de se faire contrebandiers comme leur père. Le garde-champêtre des nuits sombres ne se serait pas contenté de pain et d’eau sans l’herbe verte et le petit bâton. Mais le rêve des roues de carriole revenait avec une précision toute mathématique chaque fois que la persienne battait le petit garçon mal élevé, seul héritier de la Maison Vents et Cie, commission exportation. »
L’ennui s’arrêta, me regarda, puis se remit à lire : « Bois en cachette la sournoiserie à paillettes qui sert de costume à ces danseuses de corde suicidées à l’aurore avec des poignards dans les sourires et des catastrophes aux doigts. Tu retrouveras sous les pierres les soleils endommagés par l’usage des stupéfiants qui m’ont livré à d’énormes scorpions dont je ne peux voir que les pattes mais dont l’ombre totale me révèle la présence au-dessus de ma tête, là où mes cheveux rejoignent les préoccupations nattées à la pensée de la mort. La mort aujourd’hui lundi est une nageuse dont je vois bouger le sexe dans l’argent à la clarté du magnésium.
« Sous son maillot étoilé le plaisir a dessiné des nerfs au ramage enfantin. À la toucher l’eau devient phosphore. La mort se nomme Lucie, ce soir. Je m’enfonce dans son sillage où des lueurs de maisons perdues dans les campagnes alternent avec des brasiers d’Inquisition et des feux de naufrageurs. À moi la nuit qui se déroule suivant une ellipse dont l’axe se déplace au fur et à mesure que mon esprit parvient à comprendre sa loi et qui ressemble ainsi étonnamment à une robe qui tombe d’un corps aperçu par hasard au pied des réverbères. Qu’on serve les cailloux sur les caresses et les assassinats sur des rames de métro ! Je m’enfonce, disais-je, au sein de ce camélia qui m’est connu depuis des années, l’impossibilité de me retrouver le matin sur la table où j’ai fait ma prière au sommeil. Déjà de grands lions apparaissent au levant et font entendre une incroyable mélodie. Déjà s’ouvrent les fenêtres de l’aventure et voici que commence la croisade du baiser et des oiseaux. Une troupe de silences s’approche. Elle semble acclamer quelqu’un dans un miroir. C’est la grève de la faim avec ses splendides manchettes et l’ombre du confesseur m’entre par un œil pour sortir par l’autre. Que je me damne, prêtre, si tu es autre chose que l’attrait du danger. Tu ris comme une folle et les cloisons s’abattent. Carton carton, les midinettes. À tout instant les maisons de couture lâchent ces plaies dans ma cervelle. Sont-ce bien de vraies libellules ? Je suis en proie à leur déploiement. Après le déluge des pensées, les mains jointes se dispersent sur les toitures et retrouvent au pied des paratonnerres le couple mystérieux que vient d’unir sous un platane le besoin de s’enfuir habillé en officier de paix. »
Tout à coup l’ennui se leva et me chassa de ma chambre. C’est alors que l’idée me vint de rendre visite à mon ami André Breton.
VI
En 1924, quand à bout de ressources l’homme, ayant fait le tour de sa curiosité et des divertissements un peu simples qu’il tient de ses père et mère, cherchait à se distraire par un moyen qui fût en rapport avec les événements qu’il traversait, il n’avait d’autre recours que de restituer à la vie la couleur tragique qui était en grande faveur cette année-là, où les catastrophes furent la menue monnaie des jours. De là cette vague de sincérité héroïque, et la vogue des petits jeux qui lui donnaient le loisir de se manifester : notes aux qualités et aux défauts de chacun, jeu de la vérité forcée, jeu des préférences, qui sont gros de drames et qui aident à rendre aux pensées devenues inopérantes dans la vie de société cette efficacité, cette offensivité première où les ruptures, les jalousies, les soupçons, les ruines de l’amour et de l’amitié trouvent leur origine. J’ai toujours vu que ces occupations qu’on croyait innocentes laissaient de lointaines traces dans ceux qui s’y adonnaient, et qu’après tout c’est à ces ravages qu’ils prenaient plaisir, malgré leurs dénégations, et à leurs retentissements imprévisibles. Un goût du désastre était en l’air. Il baignait, il teignait la vie : tout le moderne de ce temps-là, cette fonction de la durée en prenait un accent qui paraîtra bientôt singulier, et en quelque manière inexplicable.